
Grand jeu dans le grand Nord
“L’administration Trump est Ă la fois dĂ©terminĂ©e et improvisĂ©e. Il faut donc la prendre très au sĂ©rieux, mais pas dans tous ses mouvements” explique StĂ©phane Wertheim, chercheur Ă la Fondation Carnegie pour la paix. Le prĂ©sident amĂ©ricain est-il vraiment dĂ©terminĂ© Ă annexer le Groenland ou le Canada ? Derrière les formules Ă l’emporte-pièce, se trouvent des logiques impĂ©rialistes Ă©videntes. Et des enjeux gĂ©opolitiques rĂ©gionaux que l’UE a peut-ĂŞtre trop longtemps nĂ©gligĂ©s.Â
Alors que l’Arctique, région stratégique à l’importance croissante, est aujourd’hui davantage l’objet des convoitises des grandes puissances, les pays nordiques ayant fait le choix d’une dépendance stratégique aux Etats-Unis éprouvent un réveil difficile. Entre l’essor des revendications indépendantistes groenlandaises, les inquiétudes de la Norvège, frontalière de la Russie, et l’éventualité d’une relance du processus d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne, la région est en pleine recomposition.
Dans ce contexte, le Groenland, territoire autonome du Danemark, a tenu des élections législatives décisives le 12 mars 2025, “à l’ombre de Trump” souligne le Monde. Le parti de centre-droit Les Démocrates, le plus opposé aux velléités trumpiennes, s’est cependant imposé avec 29,9 % des suffrages, tandis que les nationalistes de Naleraq, fervents défenseurs d’une rupture totale avec Copenhague, ont décroché la deuxième place avec 24,5 % des voix.
Si l’aspiration à l’indépendance est largement partagée par la population, composée à près de 90 % d’Inuits, les dissensions portent sur le rythme et les conditions de cette émancipation. La fragilité économique de l’île, fortement tributaire du Danemark et de l’Union européenne, constitue un obstacle majeur à cette ambition. Bénéficiant d’une autonomie renforcée depuis 2009, le Groenland nourrit ainsi plus que jamais ses aspirations souverainistes, attisant, plus que tout autre PTOM, les convoitises des grandes puissances (cf. EIH 13/1/25)
MĂŞme si le slogan MAGA est empruntĂ© Ă Reagan, le prĂ©sident Trump admire plus  particulièrement deux de ses prĂ©dĂ©cesseurs: McKinley (1897-1901), protectionniste et expansioniste, et surtout James Polk (1845-1849), impĂ©rialiste et expansionniste. L’appĂ©tit pour le Groenland doit ĂŞtre envisagĂ© sous cet angle. Â
En 2019, il avait exprimĂ© son intĂ©rĂŞt pour l’achat du Groenland, une information initialement rĂ©vĂ©lĂ©e par le Wall Street Journal le 15 aoĂ»t 2019 et confirmĂ©e par le prĂ©sident lui-mĂŞme. L’intĂ©rĂŞt stratĂ©gique est Ă©vident: l’Arctique est sans conteste la trajectoire la plus courte entre l’AmĂ©rique du Nord d’une part, et la Russie et la Chine d’autre part. Ă€ l’enjeu tactique s’ajoute celui de la navigation maritime, facilitĂ©e par la fonte accĂ©lĂ©rĂ©e des glaces dans la rĂ©gion. Sans oublier les minĂ©raux prĂ©cieux: 43 des 50 minĂ©raux critiques selon l’administration US.
Si le recours à la force pure semble improbable, il n’en demeure pas moins que Donald Trump dispose d’une véritable latitude quant à l’utilisation de l’arme économique, qui est, elle bel et bien chargée. Par ailleurs, le base militaire américaine de Pituffik, essentielle pour la surveillance arctique, renforce cette présence stratégique.
Pour les stratèges américains, la zone à surveiller et sécuriser ne se limite pas au nord du continent, mais englobe toute la partie nord de l’Atlantique, du Groenland à la Norvège en passant par l’Islande et les îles britanniques. Membre de l’OTAN mais non de l’UE, la Norvège a toujours joué un rôle clé dans la sécurité de l’Arctique. Mais la politique de Trump inquiète Oslo. Les services de renseignement norvégiens redoutent que les États-Unis partagent avec la Russie certaines informations sensibles, dans le but de diviser l’alliance russo-chinoise. Ce scénario, jugé plausible, pourrait fragiliser la sécurité de la Norvège, qui repose sur un échange d’informations étroit avec Washington.
Les intĂ©rĂŞts europĂ©ens sont directement en jeu dans les luttes d’influence autour du Groenland. L’Arctique le lieu d’une intense circulation maritime et aĂ©rienne, tant civile que militaire. Avec une difficultĂ© pour l’Europe : les pays les plus directement concernĂ©s n’appartiennent pas Ă l’Union europĂ©enne – ou plus, depuis le Brexit.
Dans une analyse au fond, l’ancien sénateur André Gattolin, spécialiste des questions du grand nord fait le point sur les enjeux stratégiques pour l’UE. Face à une nouvelle donne où des menaces coercitives s’intensifient, l’UE doit repenser ses feuilles de route stratégiques dans le Nord. En effet, elles restent, pour le moment, floues et déconnectées des enjeux géopolitiques, sans réflexion approfondie en ce qui concerne le Groenland.
Face à ces incertitudes, l’UE pourrait bénéficier de la situation, notamment en devenant une alternative stratégique aux Etats Unis pour la Norvège mais aussi pour l’Islande
L’Islande, seule nation de l’OTAN sans armée, est sous protection américaine depuis 1951. Or, le désengagement progressif des États-Unis sous Trump pourrait l’amener à réévaluer sa position. Un référendum sur la relance des négociations d’adhésion à l’UE est prévu d’ici à 2027. Ce retour dans l’orbite européenne aurait des implications stratégiques majeures, tant pour l’UE que pour les États-Unis.
Lors des précédentes tentatives d’adhésion, le principal point de blocage était la politique commune de la pêche, l’Islande refusant les quotas imposés par Bruxelles. Mais aujourd’hui, les impératifs de sécurité pourraient prendre le dessus. Si l’UE veut s’implanter durablement dans l’Arctique, elle devra cependant revoir son approche et offrir à l’Islande un cadre plus flexible et stratégique.
L’ECFR propose en outre une analyse très utile des configurations gĂ©opolitiques europĂ©ennes dans le grand nord. Le NB8 (Nordic-Baltic 8), groupement rĂ©gional informel rĂ©unissant les cinq pays nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède) et les trois États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), est ainsi devenu un acteur clĂ© de la gĂ©opolitique europĂ©enne. Initialement centrĂ© sur la coopĂ©ration Ă©conomique, dĂ©mocratique et l’intĂ©gration des États baltes Ă l’UE et Ă l’OTAN après la guerre froide, il a progressivement renforcĂ© son rĂ´le stratĂ©gique.
Face à la menace russe, particulièrement après 2014 et 2022, le NB8 s’est transformé en un bloc de coopération sécuritaire et militaire. La proximité géographique et les expériences historiques des pays nordiques et baltes avec l’expansionnisme russe ont façonné leur perception de la sécurité et leur engagement dans la défense régionale. Dans ce moment d’incertitude pour l’Europe, le groupe peut alors émerger comme un pôle de stabilité et de leadership.