L’Europe à l’âge des prédateurs

L’Europe à l’âge des prédateurs

12 January 2026 Off By EG

L’année 2025 s’était conclue sur la publication de la US security strategy, le document directeur qui expose la nouvelle doctrine impériale des Etats-Unis vis à vis du reste du monde – du jardin protégé de l’Amérique latine à la dégradation de l’Europe, passée d’alliée à vassale, voire enjeu de pouvoir. Avec en ligne de mire le Groenland. Un miroir des divergences stratégiques transatlantiques. Comme le rappelle Pierre Haski dans son éditorial du 7/1, les Européens sont pris dans un dilemme stratégique inédit : dépendants des États-Unis pour soutenir l’Ukraine face à la Russie, ils doivent en même temps contenir les ambitions américaines sur le Groenland, territoire d’un État membre, le Danemark. À Paris, ce tiraillement s’est incarné dans la coexistence d’un sommet pro-Ukraine avec des émissaires américains et d’un soutien européen au Danemark. Trop fermes face à Washington, les Européens risquent d’affaiblir l’aide à Kiev ; trop prudents, ils paraissent renoncer au droit international. Défendre l’Ukraine et le Groenland devient ainsi le test majeur de leur autonomie politique dans un monde désormais dominé par des rapports de force assumés. 

La politique étrangère de l’administration Trump, loin des promesses non-interventionnistes de la campagne présidentielle, se caractérise par une multiplication des projections militaires. Après l’Iran en juin 2025, puis l’opération éclair au Venezuela ayant conduit au kidnappage de Nicolás Maduro, les menaces répétées visent désormais le Groenland. Entre frappes contre des alliés de Moscou et menaces visant directement un État membre de l’Union européenne, les Européens se trouvent contraints à un délicat jeu d’équilibriste, tant leur sécurité reste indissociable du soutien américain à l’Ukraine. 

Washington est même allé jusqu’à arraisonner un pétrolier de la « flotte fantôme » russe, anciennement Bella 1 et rebaptisé Marinera, poursuivi en haute mer par les garde-côtes dans l’Atlantique Nord alors qu’il tentait d’échapper à une interdiction liée à des sanctions contre le transport d’hydrocarbures. Les forces américaines l’ont intercepté et saisi après une longue traque, malgré un changement de nom et de pavillon pour compliquer l’action. Ce navire est accusé de faire partie de ces tankers opérant pour contourner les sanctions internationales sur le pétrole vénézuélien et russe.  

Dans un premier temps, ces frappes et pressions contre des alliés de la Russie ont pu donner l’illusion d’un affaiblissement de Moscou favorable aux européens, rappelant de facto la caractère éminemment régional de la puissance russe. Par ailleurs, comme le souligne l’analyste Dimitri Minic (Ifri), à mesure que la politique américaine se « russifie » dans ses méthodes, Washington s’éloigne d’un potentiel partenariat avec Moscou.  

Toutefois, il faudrait bien se garder d’y voir un intérêt pour les pays européen.  

En effet, l’intervention américaine au Venezuela s’inscrit avant tout dans une logique ancienne : celle du corolaire Roosevelt de la doctrine Monroe, selon laquelle « l’hémisphère occidental » constitue une zone d’influence exclusive des États-Unis. L’éviction de Nicolás Maduro répond à une volonté de contrôle stratégique du continent américain, et particulièrement de contrôle des larges ressources pétrolières du pays. Certes, l’opération a exposé l’incapacité de la Russie à protéger un allié clé en Amérique latine, soulignant les limites de sa projection de puissance d’autant qu’elle s’est accompagnée de l’arraisonnement de son pétrolier dans l’Atlantique nord. Mais y voir un bénéfice indirect pour l’Ukraine serait une erreur d’analyse. Rien n’indique que la Maison-Blanche ait agi au Venezuela en pensant à Kiev : l’objectif n’était ni de contenir Moscou en Europe, ni de renforcer le front ukrainien, mais bien de réaffirmer une hégémonie dans « l’hémisphère occidental ». 

La nouvelle doctrine “Donroe” (nom du corollaire Trump à la doctrine Monroe), à travers les ambitions américaines sur le Groenland, fragilise davantage les relations entre les Etats-Unis et l’Europe. Les déclarations de Donald Trump, relayées symboliquement par des proches de la Maison-Blanche, et justifiées au nom de la « sécurité nationale », ont provoqué une onde de choc en Europe. Le Groenland, territoire autonome du royaume danois – membre fondateur de l’OTAN et allié des plus fidèles de Washington – et espace stratégique majeur de l’Arctique, est au cœur des enjeux de sécurité européenne, tant militaires qu’économiques. 

Face à cette menace, les Européens rassemblés le mardi 6 janvier en Sommet de la Coalition des Volontaires pour l’Ukraine et en présence de Jared Kushner et Steve Witkoff pour les US, avancent avec une prudence extrême. Le communiqué commun (Allemagne, Royaume-Uni, Pologne, Italie, Espagne, France et Danemark) publié à Paris rappelant que « le Groenland appartient à son peuple » illustre cette ligne de crête : affirmer le droit international sans provoquer frontalement Washington. Le texte ne contient aucune condamnation explicite de l’objectif d’annexer le Groenland par la force. Cette retenue s’explique largement par l’Ukraine. Malgré les efforts européens pour structurer des garanties de sécurité, le soutien américain reste indispensable, qu’il s’agisse d’armements ou de négociations avec Moscou. Toute confrontation ouverte avec Trump sur le Groenland risquerait de fragiliser cet engagement. 

La proposition d’achat du Groenland pourrait un vrai problème de vide juridique pour l’UE souligne La Tribune. Mais comme le note très bien Aurélien Colson, professeur à l’ESSEC Institute Business & Geopolitics, l’argument MAGA selon lequel le Groenland pourrait être acheté, comme ce fut le cas pour l’Alaska (1867) ou les îles Vierges (1917), ne tiendrait pas, dans la mesure où ces transactions ont été réalisées dans un ordre international colonial, antérieur à 1945, donc avant la Charte des Nations unies et l’émergence des normes modernes de souveraineté fondées sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Plus intéressant encore, il rappelle que l ‘annexion n’apporterait qu’un gain opérationnel limité dans la mesure où les États-Unis disposent déjà de bases militaires et des infrastructures de renseignement permettant d’assurer la sécurité de l’Arctique. De surcroit cela se ferait au prix d’un coût politique considérable.   

Comme le rappellent les Echos, l’âge des grands prédateurs prêt à dévorer les dernières ressources d’une planète finie a commencé. 

Face à Poutine 

En 2026, l’Europe est toujours en guerre face à l’un de ces grands prédateurs. C’est l’Ukraine qui se bat, mais c’est toute la sécurité collective du continent qui est en jeu (ES 6/10/25). Sur le front, le Kremlin continue d’utiliser l’hiver comme une arme : une campagne de frappes massives a délibérément visé des infrastructures énergétiques vitales, plongeant des millions d’Ukrainiens dans le noir et le froid par des températures glaciales. Cette stratégie de la « bombe froide » vise à briser la résilience de Kiev précisément quand le soutien occidental semble vaciller. 

En parallèle, le déploiement et l’utilisation du missile Oreshnik marque un changement du ton employé par la Russie. Capable de transporter des charges nucléaires et annoncée comme inarrêtable par les systèmes de défense actuels, ce vecteur a frappé à proximité de la frontière polonaise, prétendant envoyer un avertissement direct à l’OTAN et à l’UE. Il convient néanmoins de rappeler que cette arme n’est pas sans réponse, et qu’au sein de l’UE, la France dispose également en retour d’armes pouvant atteindre le Kremlin et outrepasser les systèmes de défense russes. Sans pour autant directement menacer les capitales européennes, cela témoigne d’un durcissement de ton du Kremlin, qui cherche à montrer sa puissance, dans un instant où celle-ci est remise en cause à travers le monde (Iran/Venezuela), en montrant que la Russie est prête à tout, en utilisant un missile coûteux, dont elle en dispose seulement d’un faible nombre. 

Quant à l’administration Trump, pour elle le conflit ukrainien devient une variable d’ajustement dans un vaste marchandage global incluant des théâtres d’opération aussi éloignés que le Venezuela. Cette approche imprévisible force le président Zelensky à engager des discussions complexes sur le commerce et la défense, avec la crainte constante de voir le destin de son pays scellé par un accord direct entre la Maison-Blanche et le Kremlin. Il évoque certaines pistes, dont notamment des accords de libre-échange, gageant un approvisionnement en ressources naturelles (leitmotiv américain en ce moment au vu des déclarations du président Trump sur le Venezuela, le Groënland, ou même en filigrane sur l’Iran), contre des garanties sécuritaires. 

Faut-il être finlandais pour bien comprendre l’enjeu russe? Dans un long entretien à Médiapart, l’eurodéputée finlandaise Li Andersson (FI-Left), ancienne dirigeante de la gauche radicale finlandaise alerte la gauche européenne sur la gravité du moment politique. Issue d’un pays frontalier de la Russie, elle souligne que Poutine et Trump tiennent un discours similaire sur l’Europe : celui d’un continent faible, divisible et méprisable. Elle appelle ses camarades à rompre avec une naïveté stratégique face à la montée des extrêmes droites et aux menaces extérieures. Sans épouser la logique militariste des conservateurs et des libéraux, elle défend un réarmement alternatif : démocratique, coordonné, centré sur la protection des sociétés et des biens communs. Pour elle, refuser toute réflexion sur la sécurité européenne reviendrait à désarmer politiquement la gauche.  

Cette interview fait écho à l’analyse de Klaus Dods dans Le Grand Continent sur la convergence entre Trump et Poutine. Il montre des parallèles idéologiques entre Trump et Poutine, tous deux remettant en cause l’ordre libéral, valorisant l’expansion territoriale et le redécoupage des frontières pour accroître l’influence de leurs pays. Cette logique s’inscrit dans un monde où l’efficacité prime sur la légitimité, affaiblissant les normes internationales. Et traitant l’Europe, qui défend le droit international, en obstacle. 

Car si Vladimir Poutine continue d’affirmer que la Russie n’aurait pas l’intention de faire la guerre à l’Europe, il multiplie les avertissements et les menaces hostiles, rappelant que la Russie se tient “prête à entrer en conflit armé avec les pays européens”, qu’il dénonce comme “bellicistes”. Pourtant, tout l’appareil idéologique russe est mobilisé pour faire de l’Europe et de l’UE un ennemi à combattre. Il y a le patriarche Kirill, qui voit dans l’occident un ennemi moral et religieux. Il exhorte les Russes à se sacrifier pour lutter contre ce qu’il décrit comme la décadence morale de l’Occident. Il assimile les valeurs occidentales à une menace spirituelle et culturelle, appelant à une résistance collective et religieuse pour préserver l’identité russe face à ces influences.  

Mais  le Grand continent publie aussi des propos extrêmes de membres de l’élite russe, appellent à instiller « la terreur et la crainte » chez les Européens pour les affaiblir, reflétant une stratégie de montée en puissance militaire plutôt que de simple dissuasion. Moscou utilise la rhétorique nucléaire et teste de nouvelles armes comme le missile Burevestnik pour semer peur et incertitude à l’Ouest, en dénonçant les élites européennes comme irrationnelles et faibles. Cette tactique vise à diviser l’Occident et à renforcer la position russe, tout en affirmant une posture où la Russie se voit comme sauveteur de l’humanité, légitimant son agressivité et son refus d’un compromis réel. 

Plus éloquent encore, Vladislav Sourkov, l’ancien « mage du Kremlin » dépeint par G. Da Empoli dans son roman, ne laisse aucun doute sur les ambitions russes. Il rappelle que la Russie n’est pas seulement en conflit avec Kiev, mais bel et bien en guerre avec l’Europe. Pour Sourkov, l’objectif final est de mettre l’Europe « à genoux », la forçant à abandonner ses valeurs libérales pour rejoindre un « Nord Global » autoritaire, sous domination russo-américaine. Un scénario du “front atlantique” imaginé par les stratèges européens: comment réagir à un conflit majeur débutant en 2032, où la Russie attaque les pays baltes pour fragiliser l’OTAN et l’UE. Malgré une défense terrestre européenne robuste, Moscou remporterait un avantage décisif grâce à une guerre sous‑marine ciblant les infrastructures maritimes, paralysant le commerce et provoquant chaos économique et divisions politiques. L’absence d’un soutien naval américain renforcerait la vulnérabilité européenne.

L’analyse du Grand Continent appelle donc à une priorité stratégique sur l’Atlantique, avec des frégates et sous‑marins pour protéger les lignes maritimes vitales, et à une doctrine commune pour contrer ces menaces transocéaniques.