Anti-Green Deal

Anti-Green Deal

9 February 2026 Off By Edouard Gaudot

Le paradoxe avec la nouvelle majoritĂ© politique au pouvoir depuis 2024 dans les institutions europĂ©ennes, c’est qu’elle est composĂ©e au moins d’une grande force majeure, le Parti Populaire EuropĂ©en, PPE, qui s’évertue Ă  dĂ©faire ce qu’elle avait contribuĂ© Ă  faire entre 2019 et 2024 – avant mĂŞme que certains de ces textes n’entrent en vigueur.  

Ainsi l’accord sur les objectifs de dĂ©carbonation de 90% en 2040 (ES 8/12/25) doit dĂ©sormais se dĂ©cliner dans les principaux aspects sectoriels : Ă©missions industrielles, objectifs renouvelables, Ă©changes de quota d’émissions, etc.

Avec l’arrivĂ©e de l’omnibus Ă©nergie (ES 15/12/25) au 3e trimestre, il faut s’attendre Ă  de nouvelles dĂ©rĂ©gulations sous couvert de simplification. Le site Contexte l’avait dĂ©jĂ  soulignĂ© dans une analyse au fond avant l’étĂ© dernier estimant que la frustration monte Ă  Bruxelles. En effet, depuis le dĂ©but du second mandat d’Ursula von der Leyen, la Commission europĂ©enne a lancĂ© une sĂ©rie de paquets « omnibus » visant Ă  simplifier la lĂ©gislation de l’UE.

Six textes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s depuis fĂ©vrier 2025, touchant parfois Ă  des règlements rĂ©cemment adoptĂ©s, comme ceux sur le devoir de vigilance, le reporting des entreprises, le CBAM ou les produits chimiques. Cette stratĂ©gie provoque donc une frustration croissante dans les institutions : fonctionnaires, eurodĂ©putĂ©s et États membres dĂ©noncent un processus très centralisĂ©, peu consultatif, qui fragilise des annĂ©es de travail lĂ©gislatif et crĂ©e une forte incertitude. 

La MĂ©diatrice europĂ©enne enquĂŞte ainsi sur le respect des règles internes de la Commission. A ce jour, l’enquĂŞte progresse, mais sans rĂ©sultat pour le moment. Comme le remarque le site “DĂ©cideurs juridiques”, le processus d’Ă©laboration du premier paquet Omnibus semble aussi irrĂ©gulier que prĂ©cipitĂ©. La Commission europĂ©enne a adoptĂ© la proposition le 26 fĂ©vrier 2025 sans respecter ses propres principes de “mieux lĂ©gifĂ©rer”. En particulier l’Ă©valuation d’impact prĂ©alable et les consultations publiques adĂ©quates.  

Les principales victimes de cette nouvelle façon de lĂ©gifĂ©rer Ă  coup de simplification sont Ă©videmment les lĂ©gislations environnementales. Celles-ci ont, depuis les grandes colères agricoles de l’hiver 2023-2024, focalisĂ© l’ensemble des critiques et des attaques politiques (ES 5/5/24) menant Ă  la dynamique des conservateurs et des droites radicales au soir du 9 juin 2024. Un rapport de l’ECFR s’en Ă©tait fait l’écho Ă  l’époque (ES 23/6/24). 

 C’est dans ce contexte que le professeur de droit europĂ©en Ă  HEC et fondateur du Good Lobby, Alberto Alemanno dĂ©nonce dans une tribune rĂ©cente une “Dogeisation” de l’UE – c’est Ă  dire un agenda dĂ©rĂ©gulateur impulsĂ© par la Commission qui vise Ă  renverser les cadres environnementaux, numĂ©riques et de responsabilitĂ© des entreprises au nom de la compĂ©titivitĂ©. Piotr Serafin, le commissaire au budget, pilote une transformation interne discrète de la Commission, allĂ©geant les règles du Green Deal (comme l’Omnibus I sur CSRD/CSDDD) et numĂ©riques. Mais Alberto Alemanno y voit une menace pour la lĂ©gitimitĂ© institutionnelle, favorisant les lobbies industriels au dĂ©triment de la dĂ©mocratie et de la protection des citoyens.  

Au-delĂ  des simplifications, c’est une rĂ©orientation idĂ©ologique vers un “moins d’État” qui s’opère, influencĂ©e par des vents conservateurs. Le professeur d’HEC alerte sur le risque d’affaiblissement des institutions de l’UE sans contre-pouvoirs renforcĂ©s, une rĂ©ponse qu’il prĂ©conisait dĂ©jĂ  dans un article en novembre du Verfassungsblog. 

Cas d’école de la dĂ©rĂ©gulation, le texte modifiant les règlements sur le devoir de vigilance et la responsabilitĂ© sociale et environnementale des entreprises (CSRD et CSDDD) a Ă©tĂ© poussĂ© en procĂ©dure d’urgence, contournant les Ă©tapes standard : absence de consultation des parties prenantes, manque de transparence sur les inputs industriels et pression politique pour une adoption rapide.

MalgrĂ© un accord en commission JURI en octobre, le Parlement avait rejetĂ© un compromis initial, une majoritĂ© hĂ©ritĂ©e de l’ancienne mandature pensant mettre les durs du PPE sous pression. Contrairement aux espoirs d’un recentrage des conservateurs, ce vote avait menĂ© Ă  un vote final en plĂ©nière faisant Ă©merger une majoritĂ© alternative sur la droite du Parlement. Une large coalition constituĂ©e du Parti populaire europĂ©en (PPE) et de partis de droite radicale , le 13 novembre 2025,  a approuvĂ©  une version allĂ©gĂ©e du paquet lĂ©gislatif dit Omnibus I. Ce texte vise Ă  simplifier les règles europĂ©ennes sur la durabilitĂ© des entreprises. Ces dĂ©putĂ©s ont votĂ© pour relever nettement les seuils d’application des obligations de reporting environnemental (CSRD) et de devoir de vigilance (CSDDD), limitant ainsi leur portĂ©e Ă  de très grandes entreprises. L’obligation d’établir des plans de transition climatique a Ă©tĂ© retirĂ©e et les obligations de diligence raisonnable seront rĂ©gies par les lĂ©gislations nationales.

Ces ajustements affaiblissent les ambitions du Green Deal en matière de transparence et de responsabilitĂ© sociale et environnementale des entreprises. En adoptant ce paquet lĂ©gislatif « Omnibus I » de simplification, prĂ©sentĂ© comme un allègement des charges pesant sur les entreprises dans le champ du Green Deal et du devoir de vigilance : elle porte modification de la directive CSRD sur le reporting de durabilitĂ© et la directive CSDDD sur le devoir de vigilance et rĂ©duit le nombre d’entreprises couvertes en simplifiant ou reportant certaines obligations de reporting extra‑financier, tout en maintenant des principes comme la double matĂ©rialitĂ©.  

CritiquĂ© pour son caractère dĂ©rĂ©gulatoire, accusĂ© d’affaiblir les obligations de reporting et de diligence raisonnable des entreprises, Omnibus I compromet les objectifs climatiques et de droits humains de l’UE. Sur le plan politique, ONG, syndicats et partis de gauche dĂ©noncent une influence excessive des lobbies industriels et un processus peu transparent, menĂ© sans consultation ni Ă©tude d’impact suffisante. Juridiquement, certains experts estiment qu’il pourrait violer les principes de proportionnalitĂ© et de participation dĂ©mocratique, et accroĂ®tre l’insĂ©curitĂ© juridique ainsi que les risques de contentieux climatiques. 

Les critiques soulignent surtout que Omnibus I ne simplifie pas la rĂ©glementation mais dĂ©mantèle la responsabilitĂ© des entreprises en matière de durabilitĂ©. Les obligations de diligence raisonnable deviennent vagues et flexibles, rĂ©duisant drastiquement la capacitĂ© des entreprises Ă  identifier et prĂ©venir les impacts environnementaux et sociaux, tout en offrant une quasi-immunitĂ© juridique mĂŞme si des dommages surviennent.  

La suppression d’un rĂ©gime unique de responsabilitĂ© civile renforce l’insĂ©curitĂ© juridique et empĂŞche l’accès effectif Ă  des recours. L’approche privilĂ©gie des intĂ©rĂŞts Ă©conomiques et capture politique par les lobbies plutĂ´t que des normes durables fondĂ©es sur des preuves, fragilise ainsi les ambitions de protection des droits humains et de l’environnement.  

Le basculement politique que reprĂ©sente ce vote du paquet Omnibus 1, avec une majoritĂ© sur la droite du Parlement, s’est aussi poursuivi avec le vote fin novembre par la mĂŞme coalition pour imposer des amendements affaiblissant le règlement europĂ©en contre la dĂ©forestation.

Cette dĂ©monstration de force illustre l’influence croissante des forces conservatrices et identitaires dans l’hĂ©micycle. Les textes adoptĂ©s, soutenus par les droites traditionnelles et radicales, rĂ©duisent les ambitions environnementales de l’Union et posent un dĂ©fi aux lĂ©gislations europĂ©ennes visant Ă  renforcer la protection Ă©cologique. En l’occurrence, ce fameux règlement sur la dĂ©forestation importĂ©e n’en finit plus de voir son entrĂ©e en vigueur repoussĂ©e, au point qu’on s’interroge sur sa pĂ©rennitĂ© (ES 2/12/24).  

De plus en plus, les textes adoptés, soutenus par les droites traditionnelles et radicales, réduisent les ambitions environnementales de l’Union et posent un défi aux législations européennes préexistantes visant à renforcer la protection écologique.