De Bagdad 2003 à Nuuk 2026
Le Chancelier allemand est un peu difficile à suivre, coutumier des annonces fracassantes plus ou moins suivies d’effets. Mais petit à petit, il dessine une nouvelle politique étrangère pour l’Allemagne, qui interroge de plus en plus sur la volonté de Berlin d’assumer seul le leadership en Europe – quitte à affaiblir l’unité de l’UE.
Comme l’analyse Internationale Politik Quatterly, une revue allemande, la politique européenne de l’Allemagne sous le chancelier Friedrich Merz privilégie désormais l’efficacité des décisions sur l’unanimité au sein de l’UE. Berlin soutient l’usage de la majorité qualifiée, même contre l’avis de partenaires comme la France, pour accélérer des dossiers clés comme l’accord UE‑Mercosur ou l’aide à l’Ukraine.
Cette divergence est particulièrement forte avec la France, comme le note Le Monde. Il y a les sujets de politique industrielle et commerciale, comme nous l’avons souligné, mais la crise franco‑allemande tient aussi à une divergence stratégique profonde sur l’avenir de l’unité européenne.
Paris plaide pour une Europe puissance, assumant protectionnisme, préférence européenne et nouvel emprunt commun pour financer défense, transition et industrie, quitte à bousculer les orthodoxies budgétaires et commerciales. Berlin, confronté à la stagnation économique, défend une approche centrée sur la compétitivité, le libre‑échange (Mercosur) et la discipline budgétaire, et se méfie des réflexes protectionnistes français.
Les désaccords sur l’Ukraine (troupes, garanties de sécurité), la politique commerciale et énergétique nourrissent un climat de méfiance qui fragilise la capacité du couple franco‑allemand à entraîner les Vingt‑Sept, alimentant l’idée d’une Europe fragmentée entre visions rivales de la souveraineté et du marché. L’approche de Merz n’est pas entièrement nouvelle : Berlin a toujours eu une culture stratégique différente, mais sa formalisation traduit un basculement vers des formats plus pragmatiques et flexibles de coopération européenne. Ceci remet en cause la possibilité d’une unité européenne – à l’heure où plus que jamais l’UE doit faire montre de cette unité.
L’unité européenne est testée en permanence par son “partenaire” américain. Le sommet de Davos, en janvier 2026, a offert une mise en scène spectaculaire de l’affrontement entre l’Europe et Donald Trump, sur fond de rupture transatlantique. Comme le rappelait Agenda Publica, le Président américain a dominé le Forum économique mondial, reléguant les thèmes de durabilité, d’inclusion et des politiques ESG au second plan – une forme de téléréalité totale.
Son influence a transformé les débats en spectacle centré sur le pouvoir, les affaires et la politique, suscitant critiques et insatisfaction parmi de nombreux participants. Dans un long discours très offensif, agressif et décousu, D. Trump a fustigé l’évolution politique et économique du continent, affirmant que « l’Europe ne va pas dans la bonne direction », en citant pêle‑mêle le Green deal, la politique migratoire et les déficits publics européens. Il a présenté les États‑Unis comme la seule puissance centrale de la sécurité mondiale, réaffirmé son scepticisme vis‑à‑vis de l’OTAN et accusé les Européens de profiter de la puissance américaine sans contrepartie suffisante.
Point paroxystique de la confrontation, D. Trump a de nouveau réclamé le contrôle américain sur le Groenland, territoire autonome du Danemark, et brandi la menace de nouveaux tarifs contre les États européens qui s’y opposeraient, avant d’annoncer in extremis un « cadre d’accord futur » après des discussions avec le secrétaire général de l’OTAN.
Il a placé le Groenland au cœur de son discours et, appelant à « des négociations immédiates » pour que les États‑Unis puissent l’acquérir, il argue que seule l’Amérique peut le défendre efficacement. Il a répété des affirmations historiques contestables et présenté le territoire comme un actif stratégique, tout en assurant qu’il n’utiliserait pas la force — mais en lançant un message implicite de pression envers l’Europe (ES 12/1/26).
Son ton a été jugé simpliste et provocateur, réduisant le Groenland à une « masse de glace » et suscitant des réactions critiques dans les relations transatlantiques. Cette séquence a suscité rires nerveux, silence glacé et indignation parmi un auditoire largement européen.
Les dirigeants de l’UE avaient tenté d’afficher un front uni en rejetant « la loi du plus fort » et en dénonçant l’« absurdité » d’user d’outils d’anti‑coercition contre Washington. Ils étaient toutefois restés divisés sur l’ampleur de la riposte commerciale et conscients de leur dépendance au soutien américain, notamment sur l’Ukraine. Des responsables économiques ont mis en garde contre une réponse « émotionnelle ». Ils appellent plutôt à engager D. Trump sur un terrain de négociation, malgré un climat de plus en plus conflictuel.
Davos 2026 apparaît ainsi comme le théâtre d’un clash entre le « vieux monde » multilatéral européen et l’« America First » de D. Trump, désormais assumé jusque dans le cœur symbolique de la globalisation libérale.
L’Europe a-t-elle tiré toutes les leçons du “moment Groenland”? La confrontation au sommet de Davos a marqué les esprits – mais comme le note Le Monde, si la crise autour des ambitions de Donald Trump sur le Groenland a poussé les dirigeants européens à réfléchir à leur dépendance vis-à-vis des États-Unis, certains y voyant la justification de leur appel à l’autonomie stratégique, beaucoup d’autres continuent d’estimer que l’UE ne peut se passer du parapluie américain.
Pourtant, les opinions publiques européennes revivent avec le Groenland un moment de cristallisation inédit depuis 2003 et la guerre en Irak. Précédent qui avait vu se former une véritable opinion publique européenne.
Le grand Continent livre un sondage Eurobazooka révèle une rupture majeure dans la perception des États-Unis par les Européens. Donald Trump est désormais considéré comme un « ennemi » et un dirigeant imprévisible, sa politique extérieure jugée prédatrice. 73 % estiment que l’Europe doit compter sur elle-même pour sa défense, 63 % soutiennent un déploiement militaire défensif au Groenland.
L’alignement sur Washington décline, laissant place au compromis ou à l’opposition, tandis que la relation transatlantique est vue comme dégradée. La géopolitique pénètre l’opinion publique et influence désormais les choix électoraux dans plusieurs pays européens. Les dirigeants européens seraient bien inspirés de prendre en compte cette inflexion et ne pas gaspiller ce moment d’unité comme en 2003.
