Moscou-Washington: la tenaille infernale

Moscou-Washington: la tenaille infernale

16 March 2026 Off By Edouard Gaudot

2026 est un cru Ă©lectoral important. Du Portugal en fĂ©vrier – ES 23/2/26), Ă  la SlovĂ©nie de Jansa, l’ami de Orban et Melania Trump (22 mars), au Danemark puissance tutĂ©laire du Groenland (24 mars), la Hongrie de Orban et la Bulgarie chroniquement instable en avril, Chypre prĂ©sident en exercice du Conseil de l’UE (mai), Ă  la Suède oĂą pèse l’extrĂŞme-droite (septembre) et la Lettonie pays frontalier de la Russie (octobre), de nombreux scrutins nationaux importants pour les Ă©quilibres internes de l’UE vont avoir lieu, dans un contexte plus tendu que jamais par la crise de l’Etat de droit et les risque d’ingĂ©rences extĂ©rieures. 

Il y avait dĂ©jĂ  la Russie, très impliquĂ©e dans la hausse des ingĂ©rences Ă©lectorales en Europe centrale et orientale, lors des scrutins rĂ©cents. Ces opĂ©rations combinent dĂ©sinformation, achat de votes, intimidation d’électeurs ou amplification de discours extrĂŞmes afin de favoriser des candidats pro-russes et de polariser les sociĂ©tĂ©s. Des cas en Moldavie, GĂ©orgie ou Roumanie illustrent ces tactiques.  

Les démocraties peinent à répondre efficacement : leurs règles de liberté d’expression, les difficultés d’attribution et les délais très courts des campagnes électorales limitent les réactions.

Avec l’affirmation sans fard d’un soutien aux forces politiques “amies” dans les pays europĂ©ens – y compris dans les affaires judiciaires si l’on se souvient des dĂ©clarations au moment du procès du RN (ES 17/11/24) – combinĂ©e Ă  la force de frappe des rĂ©seaux sociaux (ES 23/2/26), les Etats-Unis font dĂ©sormais peser une menace rĂ©elle sur la sincĂ©ritĂ© des scrutins.

Les tentatives d’influence amĂ©ricaine dans des Ă©lections europĂ©ennes ne sont pas nouvelles. La guerre froide est jalonnĂ©e de ces exemples de soutien aux forces centrales et pro occidentales en Europe de l’Ouest, contre les tentations nationales comme le gaullisme ou les oppositions communistes. Mais premièrement, ce sont dĂ©sormais des soutiens non plus aux institutions, mais aux forces qui entendent les renverser. Et deuxièmement, l’objectif est de provoquer un alignement idĂ©ologique total sur les positions trumpistes dans tous les domaines. En particulier l’interprĂ©tation de la libertĂ© et de l’Etat de droit.  

Les Etats Unis de D. Trump et des barons de la Tech, plutĂ´t que des opĂ©rations classiques de manipulation de vote privilĂ©gient les ingĂ©rences indirectes via les financements, les Ă©cosystèmes mĂ©diatiques, les plateformes et les relais partisans.

En France, le soutien Ă  la campagne de la candidate zemmouriste Ă  la mairie de Paris, Sarah Knafo, en fait la candidate trumpiste autoproclamĂ©e. Son parti “ReconquĂŞte !” a nouĂ© des liens avec Trump dès 2022 via Randy Yaloz (Republicans Overseas) et S. Knafo a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  l’investiture de Trump en janvier 2025. Mais Le Grand Continent questionne aussi la forte visibilitĂ© sur X des contenus de la candidate “ReconquĂŞte!” Ă  la mairie de Paris, et s’interroge sur le rĂ´le possible d’Elon Musk en sa faveur. Selon une Ă©tude du site Arago, ses vidĂ©os ont gĂ©nĂ©rĂ© environ 17,5 millions de vues, bien davantage que celles de ses concurrents malgrĂ© un nombre d’abonnĂ©s comparable. Cette exposition pourrait correspondre Ă  l’équivalent d’environ 44000 € de publicitĂ© gratuite, alors que la publicitĂ© politique est interdite en pĂ©riode Ă©lectorale. L’article examine l’hypothèse d’un effet d’amplification algorithmique sur X, volontaire ou non, et souligne les questions dĂ©mocratiques posĂ©es par l’influence potentielle d’une plateforme privĂ©e sur une campagne Ă©lectorale nationale. 

Il y a aussi la Hongrie, oĂą l’on vote le 12 avril prochain pour le renouvellement du parlement.  Le ministre des affaires Ă©trangères US Marco Rubio n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  venir sur place pour afficher son soutien au premier ministre Viktor Orban, en difficultĂ© pour la première fois depuis son retour au pouvoir de 2010.  

Avec une Ă©conomie hongroise affaiblie par une forte inflation et un choc sur le pouvoir d’achat, la gestion clientĂ©liste du pouvoir par le Fidesz est remise en cause. Pour la première fois aussi, Orban fait face Ă  un opposant crĂ©dible, PĂ©ter Magyar (Tisza), issu de ses propres rangs, mais entrĂ© en opposition après le scandale qui a menĂ© Ă  la dĂ©mission de son ex-femme Judit Varga, accusĂ©e de complaisance envers un ancien criminel pĂ©dophile. Profitant de l’indignation publique, il a mobilisĂ© des soutiens et créé un nouveau mouvement politique, dĂ©nonçant la corruption, la concentration du pouvoir et l’influence d’oligarques dans la politique hongroise. Sa forte visibilitĂ© mĂ©diatique et sur les rĂ©seaux sociaux en fait un danger pour le Fidesz, qui concentre le mĂ©contentement autour de la corruption, du « système mafia » et du gel des fonds europĂ©ens.  

Certes, V. Orbán conserve un appareil mĂ©diatique et institutionnel largement capturĂ©, mais les sondages sont serrĂ©s et l’usure du pouvoir complique sa promesse de stabilitĂ© et de « sĂ©curitĂ© » face Ă  l’Ukraine et Ă  Bruxelles. Cependant, comme le note RFI, dans son propre fief, PĂ©ter Magyar n’hĂ©site pas Ă  mener campagne en dĂ©nonçant la corruption et le fonctionnement du système politique hongrois. Il promet de rĂ©tablir l’État de droit et de normaliser les relations avec l’Union europĂ©enne. Sa popularitĂ© tĂ©moigne d’un mĂ©contentement croissant envers le gouvernement d’Orbán. 

Une analyse du think tank EPC prĂ©vient que le gouvernement de Viktor Orbán pourrait recourir Ă  des manipulations Ă©lectorales, dĂ©sinformation ou Ă©tat d’urgence pour rester au pouvoir. Elle appelle l’Union europĂ©enne Ă  fixer une « ligne rouge » claire : toute atteinte au processus dĂ©mocratique devrait entraĂ®ner des sanctions immĂ©diates, y compris l’activation complète de l’article 7. 

De Paris à Budapest, en passant par Ljubljana ou Sofia, la démocratie européenne doit désormais lutter sur deux fronts contre une tenaille trumpo-poutinienne.