Back to the 70’s

Back to the 70’s

23 March 2026 Off By Edouard Gaudot

Les nostalgiques des annĂ©es 1970 ont bien de la chance : grâce au blocage du dĂ©troit d’Ormuz consĂ©cutive Ă  l’agression lancĂ©e par IsraĂ«l et les Etats-Unis il y a presque un mois dans une guerre navale “à l’issue incertaine” selon Le Monde, ils peuvent faire l’expĂ©rience directe d’un choc pĂ©trolier majeur et de ses consĂ©quences Ă©conomiquessociales et bien sĂ»r politiques. A l’époque, la France et certains pays europĂ©ens dĂ©pourvus de pĂ©trole mais pas d’idĂ©es, avaient lancĂ© de grands plans d’équipement Ă©nergĂ©tique dĂ©carbonĂ©s, en particulier nuclĂ©aire – et hydroĂ©lectrique. De fait, comme le rappelle Challenges, cette crise met en lumière un nouvel ordre Ă©nergĂ©tique, oĂą l’Occident est moins exposĂ© alors que l’Asie reste au cĹ“ur des flux de pĂ©trole. Cependant, la vulnĂ©rabilitĂ© de l’économie mondiale aux chocs pĂ©troliers est totale car la dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles n’a jamais cessĂ©.  

Malgré ses ambitions climatiques affichées depuis les années 1990, sa mise en place du premier et plus vaste marché carbone dans le monde à partir de 2005, et les politiques du Green Deal de 2019, l’Europe semble douter de sa trajectoire de décarbonation.

Une analyse de L’Express critique les erreurs rĂ©currentes de l’Europe en matière Ă©nergĂ©tique, marquĂ©es par “des dĂ©cisions idĂ©ologiques” et une mauvaise anticipation des risques. Elle souligne la dĂ©pendance excessive au gaz russe, la sortie prĂ©cipitĂ©e du nuclĂ©aire dans certains pays et une confiance considĂ©rĂ©e comme irrĂ©aliste dans les renouvelables. Ces choix auraient fragilisĂ© la sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique et renchĂ©ri les coĂ»ts.  

Face aux crises rĂ©centes, l’Europe commence Ă  réévaluer sa stratĂ©gie, notamment en redonnant une place au nuclĂ©aire   comme l’a annoncĂ© la prĂ©sidente de la Commission au sommet nuclĂ©aire de Paris, qualifiant la rĂ©duction du nuclĂ©aire d’erreur stratĂ©gique, et en diversifiant ses approvisionnements. Le site Contexte revient en dĂ©tail sur ce deuxième Sommet mondial sur l’énergie nuclĂ©aire destinĂ© Ă  promouvoir l’atome comme Ă©lĂ©ment central de la transition Ă©nergĂ©tique et de la souverainetĂ© europĂ©enne. HĂ´te de l’évenement, la France souhaite mobiliser la Commission europĂ©enne, les banques multilatĂ©rales et les investisseurs privĂ©s afin de financer de nouveaux rĂ©acteurs, prolonger les existants et dĂ©velopper les SMR.  

L’objectif est d’assouplir le cadre des aides d’État et d’attirer des capitaux privĂ©s, sur le modèle de l’EPR britannique. Le sommet vise Ă©galement Ă  accĂ©lĂ©rer l’instruction des projets nuclĂ©aires et Ă  renforcer l’influence europĂ©enne sur la politique Ă©nergĂ©tique face aux crises gĂ©opolitiques et aux prix du marchĂ©. 

Toutefois, le retournement politique ne se fait pas qu’en faveur du nuclĂ©aire. Le dĂ©tricotage du Green deal entrepris par les institutions europĂ©ennes, sous l’impulsion des intĂ©rĂŞts industriels (ES 16/2/26) semble poursuivre les erreurs que soulignaient l’Express. Au Conseil europĂ©en des 19-20 mars 2026, les discussions sur la dĂ©pendance Ă©nergĂ©tique de l’UE ont soulignĂ© les tensions entre court-termisme Ă©conomique et transition Ă©cologique, et l’absurditĂ© des reculs du Green deal comme le montre Fabien Escalona dans une analyse pour MĂ©diapart.  

Face à la flambée des prix du pétrole et du gaz et aux pressions géopolitiques, certains États et acteurs industriels préfèrent favoriser des solutions rapides, parfois fossiles, au détriment du Green Deal et de la souveraineté énergétique. La guerre au Moyen-Orient et les conflits avec la Russie accentuent cette vulnérabilité.

Les experts soulignent le besoin d’une coalition politique et industrielle europĂ©enne pour renforcer les Ă©nergies dĂ©carbonĂ©es, malgrĂ© le recul des mobilisations sociales et l’influence des lobbys fossiles. 

Face aux consĂ©quences du choc pĂ©trolier, l’Europe semble stratĂ©giquement perdue – et pas seulement militairement. La remise en cause idĂ©ologique des politiques vertes accusĂ©es de plomber “la compĂ©titivitĂ© des entreprises” (lire plutĂ´t “la rentabilitĂ© immĂ©diate du capital”) atteint de tels sommets d’absurditĂ© que les lĂ©gislateurs europĂ©ens envisagent de revenir sur le système d’échange de quotas de CO2 (ETS), pilier de la dĂ©carbonation europĂ©enne.  

La hausse des prix de l’énergie, liĂ©e Ă  la guerre au Moyen-Orient, pousse certains États et l’industrie chimique Ă  rĂ©clamer un affaiblissement ou une suspension du mĂ©canisme, alors que d’autres pays et ONG plaident pour sa prĂ©servation, soulignant son rĂ´le dans la transition Ă©nergĂ©tique et la rĂ©duction des Ă©missions.  

La Commission europĂ©enne promet des ajustements techniques pour concilier adaptation industrielle et maintien de l’ETS, en Ă©vitant des mesures court-termistes contre-productives. 

Dans une tribune au NouvelObs, l’économiste Mathilde Viennot du Haut-Commissariat au Plan appelle Ă  utiliser la crise Ă©nergĂ©tique liĂ©e Ă  la « troisième guerre du Golfe » comme une opportunitĂ© pour accĂ©lĂ©rer la dĂ©carbonation, renforcer l’indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique et protĂ©ger le pouvoir d’achat des citoyens. Elle souligne que les conflits rĂ©cents rĂ©vèlent la vulnĂ©rabilitĂ© Ă©conomique due Ă  la dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles, et que cette crise devrait pousser les dĂ©cideurs Ă  investir davantage dans les Ă©nergies bas‑carbone plutĂ´t qu’à chercher des solutions temporaires.  

Selon elle, ce « momentum Â» pourrait combiner transition Ă©cologique et stabilitĂ© Ă©conomique si des politiques cohĂ©rentes sont mises en place.  

La Chine, elle, a bien compris les enjeux : le Figaro rapporte que selon le think tank Ember, rien qu’en Chine, les voitures Ă©lectriques (oĂą elles reprĂ©sentent 50% des ventes) ont Ă©conomisĂ© plus de 28 milliards de dollars d’importations pĂ©trolières.

Mais dans l’UE, on continue de dĂ©fendre la bagnole Ă  l’ancienne(ES 16/3/26). Passant en un souffle de la complaisance d’une “UE green and global leader” Ă  la panique de la compĂ©tition mondiale, les dirigeants europĂ©ens pourraient-ils remettre en cause leurs acquis de la dĂ©carbonation et la trajectoire vers l’indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique au pire moment ?  

Au moins dans les années 1970, on gardait la tête froide – et à Pékin, les Communistes ont le sens de la stratégie, eux.