IA quoi?

IA quoi?

30 March 2026 Off By Edouard Gaudot

“Money, senator”. Dans une conversation sans filtre entre Claude et Bernie Sanders, l’IA rappelle au sĂ©nateur amĂ©ricain que l’unique moteur et motivation des modèles mis en service Ă  l’heure actuelle, est le profit. Cette conversation rappelle l’ampleur souvent insoupçonnĂ©e de la collecte de donnĂ©es personnelles par les entreprises, souvent sans consentement Ă©clairĂ©. Ces donnĂ©es alimentent des systèmes d’IA capables de profiler finement les individus, influençant publicitĂ©s, prix et contenus. Mais outre le profit, les implications politiques sont majeures : le microciblage permet de manipuler les Ă©lecteurs et fragmente l’espace dĂ©mocratique. Claude souligne un conflit d’intĂ©rĂŞt structurel des entreprises et l’absence de rĂ©gulation efficace.  

Pourtant, l’UE ne manque pas de moyens. Le mois dernier, l’autoritĂ© irlandaise de protection des donnĂ©es (DPC) avait ouvert une enquĂŞte formelle sur Grok, le chatbot d’IA de X, pour vĂ©rifier sa conformitĂ© au RGPD.  

L’enquĂŞte porte sur le traitement des donnĂ©es personnelles et la capacitĂ© de l’outil Ă  gĂ©nĂ©rer des images et vidĂ©os sexualisĂ©es, y compris impliquant des mineurs. Elle fait suite Ă  une controverse mondiale après la diffusion massive d’images quasi nues de personnes rĂ©elles créées par l’IA. MalgrĂ© des mesures annoncĂ©es par X pour limiter ces contenus, Grok aurait continuĂ© Ă  en produire.  

Mais les enjeux Ă©conomiques sont renforcĂ©s par une divergence culturelle. Selon une Ă©tude de Harvard publiĂ©e Ă  l’automne dernier, les grands modèles linguistiques (LLM) utilisĂ©s quotidiennement par les journalistes, les dĂ©cideurs politiques et les entreprises, constituent des instruments de soft power, façonnant les discours et les idĂ©es.  

Le biais culturel est prononcĂ©, explique une autre Ă©tude comparative, de Cornell, sur les LLM amĂ©ricains et chinois. Ainsi, les chatbots occidentaux ne se ressemblent pas autant qu’on pourrait le penser, tandis que le DeepSeek chinois suit de près les positions du PCC sur certaines questions, mais pas toutes.  

D’après les Ă©tudes sur le sujet:

🇪🇺 @MistralAI examine les compromis avant de rĂ©pondre et choisit gĂ©nĂ©ralement des options libĂ©rales, mais rejette les positions agressives telles que l’exportation de la dĂ©mocratie par la force. il a tendance Ă  « Ă©viter les jugements moraux Â». 

🇺🇸 @Lama de Meta est moins Ă©quilibrĂ© : il n’Ă©value pas autant les alternatives et « choisit invariablement l’option libĂ©rale Â», et il a Ă©galement tendance Ă  rĂ©pondre avec un « cadre moral fort ».

Enfin, il est intĂ©ressant de noter que 🇨🇳 @DeepSeek_ai donne souvent des rĂ©ponses qui s’alignent sur les positions libĂ©rales occidentales, mais cela ne se produit que lorsque la Chine n’est pas mentionnĂ©e dans la consigne. Lorsque c’est le cas, les rĂ©ponses suivent de près le discours officiel de la Chine. 

Alors que les malheurs d’Anthropic aux Etats-Unis font rĂŞver certains de voir l’UE en nouveau pĂ´le de dĂ©veloppement technologiques, le fossĂ© transatlantique ne cesse de se creuser sur les usages de l’IA. Suffisants ou non, les efforts europĂ©ens pour rĂ©guler les usages de l’IA seront de toute façon contournĂ©s : d’après Reuters, le dĂ©partement d’État amĂ©ricain prĂ©pare un portail en ligne, potentiellement nommĂ© freedom.gov, destinĂ© Ă  permettre aux internautes en Europe et ailleurs d’accĂ©der Ă  des contenus interdits par leurs gouvernements, comme certains discours de haine ou propagandes terroristes.  

Le projet, qui pourrait inclure un VPN pour masquer la localisation des utilisateurs, vise Ă  contrer ce que Washington considère comme une censure excessive, notamment par et dans l’Union europĂ©enne. 

A une extrĂ©mitĂ© du spectre, les États-Unis, caractĂ©risĂ©s par « une libertĂ© d’expression maximaliste et une rĂ©glementation prĂ©alable minimale », Ă  l’autre, l’Union europĂ©enne, caractĂ©risĂ©e par « une libertĂ© rĂ©glementĂ©e, mettant fortement l’accent sur la dignitĂ©, la non-discrimination et l’Ă©quitĂ© dĂ©mocratique » : c’est un fossĂ© culturel et idĂ©ologique dont Trump et les MAGA ne sont que l’illustration. Le diffĂ©rentiel de valeur est plus profond, comme le montre une enquĂŞte rĂ©cente du Pew Research Center menĂ©e dans 35 pays, sur la libertĂ© d’expression. Largement considĂ©rĂ©e comme essentielle dans le monde : 61 % des sondĂ©s jugent très important que les mĂ©dias puissent inrormer sans censure, 59 % que les individus puissent s’exprimer librement et 55 % que l’internet soit libre.  

L’étude met aussi en Ă©vidence un Ă©cart important entre l’importance accordĂ©e Ă  ces libertĂ©s et la perception de leur application rĂ©elle. En outre, personnes interrogĂ©es aux États-Unis ont le sentiment de jouir d’une plus grande libertĂ© effective. Par exemple, 54 % d’entre elles estiment qu’Internet est « totalement libre », contre des moyennes plus faibles ailleurs.

On relève des clivages partisans aux États-Unis, mais des opinions globalement maximalistes qui contrastent avec l’accent mis par l’Europe sur la rĂ©glementation des prĂ©jugĂ©s tels que les discours de haine. 

Le rapport â€śThe Foreign Censorship Threat, Part II” de fĂ©vrier 2026, publiĂ© par la commission judiciaire de la Chambre des reprĂ©sentants des États-Unis, affirme ainsi – sans rire – que la Commission europĂ©enne mènerait depuis plus d’une dĂ©cennie une campagne visant Ă  influencer la modĂ©ration des contenus sur les grandes plateformes numĂ©riques. Leur interprĂ©tation des règles contre la dĂ©sinformation, adoptĂ©es par l’UE, considère qu’il s’agit de pressions rĂ©pĂ©tĂ©es sur les entreprises technologiques pour qu’elles renforcent leurs règles contre la « dĂ©sinformation » et les discours jugĂ©s haineux.  

Le rapport soutient que ces exigences, notamment liĂ©es au Digital Services Act (ES 10/9/23) ont conduit les plateformes Ă  modifier leurs politiques globales, restreignant ainsi certains contenus politiques et informations diffusĂ©s par des utilisateurs amĂ©ricains aux États-Unis. 

Selon Bloomberg, ces tensions entre les États-Unis et l’Union europĂ©enne sur la rĂ©gulation du numĂ©rique devraient encore s’intensifier. Washington estime que les règles europĂ©ennes pĂ©nalisent ses entreprises technologiques et restreignent la libertĂ© d’expression.  

L’administration amĂ©ricaine a dĂ©jĂ  pris des mesures symboliques, comme des interdictions de visas visant des acteurs europĂ©ens impliquĂ©s dans la rĂ©gulation du discours en ligne (ES 12/1/26), ouvrant un nouveau front diplomatique.  

De son cĂ´tĂ©, l’UE dĂ©fend ses lois comme nĂ©cessaires pour contrĂ´ler les grandes plateformes et protĂ©ger les utilisateurs, malgrĂ© les risques d’escalade commerciale et politique transatlantique.  

L’enjeu en est ni plus ni moins que la résistance à l’américanisation de l’Europe.