Peak Trump?

Peak Trump?

7 April 2026 Off By Edouard Gaudot

Qu’elles viennent des Etats-Unis (ES 16/3/26), de la Russie (ES 16/3/26) ou d’ailleurs, les ingĂ©rences dans les Ă©lections sont devenues le “nouveau normal” des dĂ©mocraties europĂ©ennes en crise. En Hongrie, oĂą l’on vote le 12 avril prochain, elle est “sans prĂ©cĂ©dent” alertent certains journalistes, alors que les services s’invitent mĂŞme dans la campagne, explique LibĂ©ration.

En SlovĂ©nie, oĂą l’on votait il y a deux semaines, c’est d’IsraĂ«l que provenait l’ingĂ©rence, dĂ©nonçait le le Premier ministre Robert Golob en quĂŞte de réélection. A quelques jours du scrutin, celui-ci accusait la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne Black Cube d’avoir orchestrĂ© une ingĂ©rence via des vidĂ©os piĂ©geant des proches, suggĂ©rant une corruption. Une opĂ©ration visant Ă  favoriser l’éventuel retour au pouvoir de l’ancien PM de droite populiste, Janez Janša, pro-Trump et particulièrement pro-israĂ©lien.

NĂ©anmoins, il semble que l’opĂ©ration n’ait pas Ă©tĂ© suffisante, puisque les rĂ©sultats de l’élection du 22 mars dessinent finalement une victoire du parti libĂ©ral de Golob. Celui-ci arrive lĂ©gèrement en tĂŞte avec 29 sièges contre 28 (30,7% des voix), mais aucun camp ne dispose de majoritĂ©, ouvrant des nĂ©gociations incertaines pour former une coalition. Le rĂ©sultat extrĂŞmement serrĂ©, entre Robert Golob et Janez Janša, rend la formation du gouvernement dĂ©pendante de petites formations devenues dĂ©cisives.

Cette fragmentation politique ouvre une pĂ©riode d’incertitude et de nĂ©gociations complexes. R. Golob apparaĂ®t toutefois mieux placĂ© pour rester au pouvoir Ă  la tĂŞte d’une nouvelle coalition, tandis que J. Janša conteste certains aspects du scrutin et cherche des alliĂ©s Ă  droite. En effet, plusieurs partis de centre droit ont rejetĂ© l’offre du Premier Ministre et envisagent une alliance alternative avec le SDS de Janša. Les petits partis deviennent donc des arbitres dĂ©cisifs, rendant les nĂ©gociations incertaines et potentiellement longues. La bataille n’est donc pas finie, et les ingĂ©rences peuvent encore trouver des ouvertures. 

Les 22, 23 et 24 mars, ce sont les deux dames de fer europĂ©ennes que l’on retrouve en haut de l’affiche. Connues pour leurs prises de position en matière migratoire, l’actualitĂ© a mis en exergue leurs attitudes distinctes face Ă  D. Trump, ce qui peut expliquer – du moins en partie – les rĂ©sultats des scrutins auxquels elles Ă©taient liĂ©es ces derniers jours. 

Au Danemark, oĂą l’on votait le mardi 24 mars, c’est donc la Première ministre social-dĂ©mocrate qui semble avoir gagnĂ© son pari Ă©lectoral autour de la crise avec Trump autour du Groenland, Les pressions amĂ©ricaines sur l’avenir de l’île et la rĂ©action europĂ©enne (ES 12/1/26) ont renforcĂ© sa stature internationale et aidĂ© son parti Ă  rester en tĂŞte malgrĂ© un revers majeur aux lĂ©gislatives 2026. Elle l’emporte donc, de justesse enregistrant le pire score de son parti depuis un siècle, sans obtenir de majoritĂ©. Le bloc de gauche devance lĂ©gèrement la droite, mais aucun camp n’atteint la majoritĂ© au Folketing, rendant la formation d’un gouvernement incertaine. Les Ă©cologistes, mais aussi la droite et surtout l’extrĂŞme droite progressent fortement, reflĂ©tant une recomposition politique.

Comme le note l’analyse du think tank danois “Europa”, la victoire relative de M. Frederiksen repose sur des nĂ©gociations nĂ©cessaires avec des partenaires plus petits, notamment le Green Left et les Social LibĂ©raux, ainsi que potentiellement des centristes clĂ©s pour atteindre une majoritĂ©.

Son expĂ©rience sur la scène internationale – notamment face Ă  Trump et dans la gestion de la crise autour du Groenland – renforce nĂ©anmoins son profil malgrĂ© les dĂ©fis intĂ©rieurs. D’oĂą la question qui agite dĂ©jĂ  certains : aurions-nous atteint le “peak-Trump”?  

Ce moment Ă  partir duquel l’influence du prĂ©sident amĂ©ricain et du mouvement MAGA commencerait Ă  dĂ©cliner, voire Ă  ĂŞtre contreproductive ? Le spectre de mauvaises “mid-terms” aux Etats-Unis et en Europe, la victoire de Mette Fredrikssen au Danemark et les dĂ©faites de J. Janša en SlovĂ©nie et G. Meloni Ă  son rĂ©fĂ©rendum en Italie inspirent dĂ©jĂ  les commentaires complaisants de ceux qui aiment se rassurer Ă  bon compte en comptant les rĂ©cents manifestants de part et d’autre de l’ocĂ©an

L’Italie, qui votera en 2027, comme la France, a dit non Ă  sa prĂ©sidente du Conseil, G. Meloni, pour la première fois depuis son Ă©lection de 2022. Le rĂ©fĂ©rendum constitutionnel consacrĂ© Ă  la rĂ©forme de la justice, organisĂ© Ă  sa demande, marquĂ© par une participation exceptionnellement Ă©levĂ©e, s’est transformĂ© en test direct de son leadership, note Le Grand Continent. En s’impliquant fortement dans la campagne, elle en a personnalisĂ© l’enjeu et exposĂ© son avenir politique.  

Le rejet du texte rĂ©vèle un Ă©lectorat mobilisĂ© et plus critique, dans un contexte de fragilisation des droites europĂ©ennes et de relative prise de distance vis-Ă -vis de Donald Trump. Cette dĂ©faite constitue son premier revers majeur et ouvre une phase d’incertitude politique, tout en redonnant de l’élan Ă  une opposition jusqu’ici fragmentĂ©e – fragilisant son autoritĂ©, selon certains observateurs. 

Le dĂ©bat politique italien, souvent polarisĂ© entre populismes conservateurs et oppositions progressistes, s’inscrit dans un contexte europĂ©en plus large oĂą les partis de droite ont du mal Ă  capitaliser sur un Ă©lectorat dĂ©sillusionnĂ©, notamment face Ă  la montĂ©e des oppositions citoyennes et Ă  la personnalisation des campagnes inspirĂ©es par les stratĂ©gies de Trump. Ce recul d’une droite nationaliste montre combien “l’effet Trump” peut fragiliser les droites europĂ©ennes, en amplifiant leurs divisions et en galvanisant leurs opposants. 

Cette spéculation sur “l’effet Trump” souligne à quel point nos cultures politiques sont devenues particulièrement volatiles, émotives et versatiles. Notre désensibilisation collective à la pondération du temps long et à la profondeur historique a une histoire, qui ironiquement commence en Italie, dans les années Berlusconi.

C’est le sens de notre analyse livrĂ©e Ă  la revue Esprit : la politique contemporaine comme une tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© mondiale, oĂą Donald Trump incarne le showrunner d’une hyper-rĂ©alitĂ© et chaque Ă©vĂ©nement est compris comme un scĂ©nario, dĂ©tournant l’attention des problèmes rĂ©els et transformant le monde en plateau de divertissement et la scène internationale en plateau de Risk grandeur nature. 

Toutefois la fiction crĂ©e sa propre rĂ©alitĂ© – et malgrĂ© les revers ponctuels, comme le souligne Contexte, ce sont les conservateurs (trumpiens) qui mènent le jeu europĂ©en.  

En 2026, l’Italie de G. Meloni, l’Allemagne de F. Merz et la Belgique de B. De Wever ont créé ce groupe informel des « amis de la compĂ©titivitĂ© ». Leur objectif : influencer l’agenda de l’UE sur la compĂ©titivitĂ©, la dĂ©rĂ©gulation, le marchĂ© unique et les accords commerciaux – par exemple en faveur de l’accord avec les Etats-Unis, acceptĂ© par le parlement europĂ©en malgrĂ© ses “fortes rĂ©serves”.

MalgrĂ© sa visibilitĂ© mĂ©diatique, le trio rencontre des limites, car les divergences entre ses membres et la duplication des discussions avec le Conseil europĂ©en rĂ©duisent l’efficacitĂ© de leurs initiatives. Certains diplomates y voient surtout une opĂ©ration politique destinĂ©e Ă  renforcer l’image du trio dans leurs pays et Ă  contrebalancer les prioritĂ©s industrielles françaises. Le groupe reste consultatif, mais pourrait peser sur les dĂ©bats europĂ©ens Ă  court terme comme il a pesĂ© Ă  travers le sommet d’Anvers pour la compĂ©titivitĂ© (ES 16/2/26).