Dangerous times

Dangerous times

9 December 2024 Off By EG

Il y avait dĂ©jĂ  eu le cas Syriza, parti de la gauche radicale grecque, arrivĂ© au pouvoir avec Alexis Tsipras en 2015 et retombĂ© dans l’opposition depuis. Sorti de nulle part et membre rĂ©cent du parti, Stefanos Kasselakis, citoyen grec vivant aux USA, financier charismatique avait gagnĂ© la prĂ©sidence du parti aprĂšs une campagne totalement virtuelle sur les rĂ©seaux sociaux. Aujourd’hui, Kasselakis a Ă©tĂ© dĂ©savouĂ©, le phĂ©nomĂšne est retombĂ© et Syriza est mĂȘme repassĂ© derriĂšre le grand rival socialiste PASOK. On le sait depuis le Brexit, les nouvelles formes de populisme numĂ©rique peuvent avoir des consĂ©quences bien plus lourdes que le destin d’un parti d’opposition grec.

Le premier tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle en Roumanie a crĂ©Ă© une surprise comparable, avec l’ascension spectaculaire de Călin Georgescu (22%), candidat nationaliste d’extrĂȘme droite prorusse. Stupeur de mĂȘme avec le Premier ministre favori de l’élection, Marcel Ciolacu, relayĂ© Ă  la troisiĂšme place, juste derriĂšre Elena Lasconi (centriste de USR). GrĂące Ă  une campagne axĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux, et particuliĂšrement TikTok, Georgescu a rĂ©ussi Ă  capter un Ă©lectorat jeune souvent Ă©loignĂ© des urnes. Ses vidĂ©os virales, associant des scĂšnes dynamiques et des messages patriotiques, ont multipliĂ© sa visibilitĂ© et renforcĂ© son impact sur l’électorat. Cette approche, mĂȘlant modernitĂ© technologique et discours conservateur, a pris de court les partis traditionnels. Les observateurs, tant en Roumanie qu’à l’étranger, n’ont pleinement saisi cette dynamique que trop tardivement. Cependant, les Ă©lections europĂ©ennes de juin 2024 avaient vu des candidats acquĂ©rir un siĂšge aprĂšs une campagne menĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux, comme le candidat chypriote jeune influenceur populiste, ou Alvise Perez star des rĂ©seaux sociaux d’extrĂȘme-droite espagnols.

Le succĂšs de C. Georgescu a suscitĂ© des prĂ©occupations. Plusieurs ONG roumaines ont notamment demandĂ© Ă  la Commission europĂ©enne d’ouvrir une enquĂȘte sur l’utilisation de TikTok pendant la campagne, en s’interrogeant sur la transparence et la sĂ©curitĂ© de cette plateforme dans un processus Ă©lectoral.

L’enquĂȘte vise Ă©galement Ă  valider l’utilisation des plateformes (comme Tiktok) dans le respect du DSA. C’est la premiĂšre fois que l’UE envisage une telle dĂ©marche, soulignant l’importance stratĂ©gique de cette Ă©lection pour les Ă©quilibres europĂ©ens. En Roumanie, des milliers d’Ă©tudiants et de lycĂ©ens se sont rassemblĂ©s sur la place de l’UniversitĂ©, dans le centre de Bucarest, pour protester contre l’ascension de C. Georgescu.

Mais Ă  la stupeur du premier tour remportĂ© par ce candidat produit par les rĂ©seaux sociaux, et TikTok en particulier a succĂ©dĂ© la surprise d’une annulation. La dĂ©cision a suivi des contestations dĂ©posĂ©es par plusieurs candidats, dĂ©nonçant un manque de transparence et des interfĂ©rences potentielles. Ainsi, la Cour constitutionnelle a annulĂ© ce premier tour, en raison de graves irrĂ©gularitĂ©s, notamment des accusations de fraude Ă©lectorale et de manipulation des rĂ©sultats. 

Au lendemain de la dĂ©classification de documents du renseignement national faisant Ă©tat d’une opĂ©ration d’envergure sur TikTok en faveur du candidat prorusse nationaliste, aux propos teintĂ©s d’un Ă©sotĂ©risme douteux, la conclusion est que cette victoire est une fraude.  

Toutefois, la montĂ©e de la droite radicale s’est confirmĂ©e lors du scrutin lĂ©gislatif du 1er dĂ©cembre. Certes, les sociaux-dĂ©mocrates sont arrivĂ©s en tĂȘte, mais l’extrĂȘme-droite a triplĂ© son score, sans parvenir Ă  s’unir cependant, ce qui plonge le pays dans l’incertitude.  Comme c’est le cas ailleurs en Europe, les partis centristes se reconfigurent en une alliance contre une opposition d’extrĂȘme-droite qui reprĂ©sente le nouveau clivage structurant des scĂšnes politiques nationales. 

Ce phĂ©nomĂšne est europĂ©en et s’ancre dans une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale de dĂ©fiance. Dans un long article pour le Green European Journal, nous revenons sur l’insurrection populiste qui nourrit l’extrĂȘme-droite, partout dans l’UE – sauf en Irlande. L’un des thĂšmes dominants de la politique roumaine est justement le dĂ©senchantement suite Ă  une inflation extrĂȘmement Ă©levĂ©e aprĂšs la pandĂ©mie et la crise de l’Ă©nergie.  La corruption reste Ă©galement une prĂ©occupation majeure, tout comme les consĂ©quences de la guerre dans l’Ukraine voisine.  

Dans ce contexte troublĂ©, l’annulation du premier tour de la prĂ©sidentielle est Ă  la fois une bonne nouvelle de la rĂ©silience des institutions et de l’état de droit, mais aussi une preuve supplĂ©mentaire dans la rhĂ©torique populiste d’un “complot pour priver le peuple de sa souverainetĂ©â€.

Nous vivons des temps dangereux.