Lex Omnibus Europa

Lex Omnibus Europa

26 January 2026 0 By Edouard Gaudot

Le paradoxe avec la nouvelle majoritĂ© politique au pouvoir depuis 2024 dans les institutions europĂ©ennes, c’est qu’elle est composĂ©e au moins d’une grande force majeure, le Parti Populaire EuropĂ©en, PPE, qui s’évertue Ă  dĂ©faire ce qu’elle avait contribuĂ© Ă  faire entre 2019 et 2024 – avant mĂŞme que certains de ces textes n’entrent en vigueur.  

Ainsi l’accord sur les objectifs de dĂ©carbonation de 90% en 2040 (ES 8/12/25) doit dĂ©sormais se dĂ©cliner dans les principaux aspects sectoriels : Ă©missions industrielles, objectifs renouvelables, Ă©changes de quota d’émissions, etc. Avec l’arrivĂ©e de l’omnibus Ă©nergie (ES 15/12/25) au 3e trimestre, il faut s’attendre Ă  de nouvelles dĂ©rĂ©gulations sous couvert de simplification. 

Le site Contexte l’avait dĂ©jĂ  soulignĂ© dans une analyse au fond avant l’étĂ© dernier estimant que la frustration monte Ă  Bruxelles. En effet, depuis le dĂ©but du second mandat d’Ursula von der Leyen, la Commission europĂ©enne a lancĂ© une sĂ©rie de paquets « omnibus » visant Ă  simplifier la lĂ©gislation de l’UE. Six textes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s depuis fĂ©vrier 2025, touchant parfois Ă  des règlements rĂ©cemment adoptĂ©s, comme ceux sur le devoir de vigilance, le reporting des entreprises, le CBAM ou les produits chimiques.

Cette stratĂ©gie provoque donc une frustration croissante dans les institutions ; fonctionnaires, eurodĂ©putĂ©s et États membres dĂ©noncent un processus très centralisĂ©, peu consultatif, qui fragilise des annĂ©es de travail lĂ©gislatif et crĂ©e une forte incertitude.

La MĂ©diatrice europĂ©enne enquĂŞte ainsi sur le respect des règles internes de la Commission ; Ă  ce jour, l’enquĂŞte progresse, mais sans rĂ©sultat pour le moment. Comme le remarque le site « DĂ©cideurs juridiques Â», le processus d’Ă©laboration du premier paquet Omnibus semble aussi irrĂ©gulier que prĂ©cipitĂ©. La Commission europĂ©enne a adoptĂ© la proposition le 26 fĂ©vrier 2025 sans respecter ses propres principes de « mieux lĂ©gifĂ©rer Â». En particulier l’Ă©valuation d’impact prĂ©alable et les consultations publiques adĂ©quates.  

Les principales victimes de cette nouvelle façon de lĂ©gifĂ©rer Ă  coup de simplification sont Ă©videmment les lĂ©gislations environnementales. Celles-ci ont, depuis les grandes colères agricoles de l’hiver 2023-2024, focalisĂ© l’ensemble des critiques et des attaques politiques (ES 5/5/24) menant Ă  la dynamique des conservateurs et des droites radicales au soir du 9 juin 2024. Un rapport de l’ECFR s’en Ă©tait fait l’écho Ă  l’époque (ES 23/6/24). 

C’est dans ce contexte que le professeur de droit europĂ©en Ă  HEC et fondateur du Good Lobby, Alberto Alemanno dĂ©nonce dans une tribune rĂ©cente une « Dogeisation Â» de l’UE – c’est Ă  dire un agenda dĂ©rĂ©gulateur impulsĂ© par la Commission qui vise Ă  renverser les cadres environnementaux, numĂ©riques et de responsabilitĂ© des entreprises au nom de la compĂ©titivitĂ©. Piotr Serafin, le commissaire au budget, pilote une transformation interne discrète de la Commission, allĂ©geant les règles du Green Deal (comme l’Omnibus I sur CSRD/CSDDD) et numĂ©riques. A. Alemanno y voit une menace pour la lĂ©gitimitĂ© institutionnelle, favorisant les lobbies industriels au dĂ©triment de la dĂ©mocratie et de la protection des citoyens.  

Au-delĂ  des simplifications, c’est une rĂ©orientation idĂ©ologique vers un “moins d’État” qui s’opère, influencĂ©e par des vents conservateurs. Le professeur d’HEC alerte sur le risque d’affaiblissement des institutions de l’UE sans contre-pouvoirs renforcĂ©s, une rĂ©ponse qu’il prĂ©conisait dĂ©jĂ  dans un article en novembre du Verfassungsblog. 

Cas d’école de la dĂ©rĂ©gulation, le texte modifiant les règlements sur le devoir de vigilance et la responsabilitĂ© sociale et environnementale des entreprises (CSRD et CSDDD) a Ă©tĂ© poussĂ© en procĂ©dure d’urgence, contournant les Ă©tapes standard : absence de consultation des parties prenantes, manque de transparence sur les inputs industriels et pression politique pour une adoption rapide. MalgrĂ© un accord en commission JURI en octobre, le Parlement avait rejetĂ© un compromis initial, une majoritĂ© hĂ©ritĂ©e de l’ancienne mandature pensant mettre les durs du PPE sous pression.

Contrairement aux espoirs d’un recentrage des conservateurs, ce vote avait menĂ© Ă  un vote final en plĂ©nière faisant Ă©merger une majoritĂ© alternative sur la droite du Parlement. Une large coalition constituĂ©e du Parti populaire europĂ©en (PPE) et de partis de droite radicale , le 13 novembre 2025, a approuvĂ© une version allĂ©gĂ©e du paquet lĂ©gislatif dit « Omnibus I Â».

Ce texte vise Ă  simplifier les règles europĂ©ennes sur la durabilitĂ© des entreprises. Les dĂ©putĂ©s ont votĂ© pour relever nettement les seuils d’application des obligations de reporting environnemental (CSRD) et de devoir de vigilance (CSDDD), limitant ainsi leur portĂ©e Ă  de très grandes entreprises. 

L’obligation d’établir des plans de transition climatique a Ă©tĂ© retirĂ©e et les obligations de diligence raisonnable seront rĂ©gies par les lĂ©gislations nationales. Ces ajustements affaiblissent les ambitions du Green Deal en matière de transparence et de responsabilitĂ© sociale et environnementale des entreprises. En adoptant ce paquet lĂ©gislatif, l’« Omnibus I Â» de simplification, prĂ©sentĂ© comme un allègement des charges pesant sur les entreprises dans le champ du Green Deal et du devoir de vigilance emporte les modification de la directive CSRD sur le reporting de durabilitĂ© et la directive CSDDD sur le devoir de vigilance ; rĂ©duit le nombre d’entreprises couvertes en simplifiant ou reportant certaines obligations de reporting extra‑financier, tout en maintenant des principes comme la double matĂ©rialitĂ©.  

CritiquĂ© pour son caractère dĂ©rĂ©gulatoire, accusĂ© d’affaiblir les obligations de reporting et de diligence raisonnable des entreprises, Omnibus I compromet les objectifs climatiques et de droits humains de l’UE. Sur le plan politique, ONG, syndicats et partis de gauche dĂ©noncent une influence excessive des lobbies industriels et un processus peu transparent, menĂ© sans consultation ni Ă©tude d’impact suffisante.  

Juridiquement, certains experts estiment qu’il pourrait violer les principes de proportionnalitĂ© et de participation dĂ©mocratique, et accroĂ®tre l’insĂ©curitĂ© juridique ainsi que les risques de contentieux climatiques. 

Les critiques soulignent que Omnibus I ne simplifie pas la rĂ©glementation mais dĂ©mantèle la responsabilitĂ© des entreprises en matière de durabilitĂ©. Les obligations de diligence raisonnable deviennent vagues et flexibles, rĂ©duisant drastiquement la capacitĂ© des entreprises Ă  identifier et prĂ©venir les impacts environnementaux et sociaux, tout en offrant une quasi-immunitĂ© juridique mĂŞme si des dommages surviennent. La suppression d’un rĂ©gime unique de responsabilitĂ© civile renforce l’insĂ©curitĂ© juridique et empĂŞche l’accès effectif Ă  des recours.

L’approche privilĂ©gie des intĂ©rĂŞts Ă©conomiques et capture politique par les lobbies plutĂ´t que des normes durables fondĂ©es sur des preuves, fragilise ainsi les ambitions de protection des droits humains et de l’environnement.  

Le basculement politique que reprĂ©sente ce vote du paquet Omnibus 1, avec une majoritĂ© sur la droite du Parlement, s’est aussi poursuivi avec le vote fin novembre par la mĂŞme coalition pour imposer des amendements affaiblissant le règlement europĂ©en contre la dĂ©forestation. Cette dĂ©monstration de force illustre l’influence croissante des forces conservatrices et identitaires dans l’hĂ©micycle. Les textes adoptĂ©s, soutenus par les droites traditionnelles et radicales, rĂ©duisent les ambitions environnementales de l’Union et posent un dĂ©fi aux lĂ©gislations europĂ©ennes visant Ă  renforcer la protection Ă©cologique. En l’occurrence, ce fameux règlement sur la dĂ©forestation importĂ©e n’en finit plus de voir son entrĂ©e en vigueur repoussĂ©e, au point qu’on s’interroge sur sa pĂ©rennitĂ© (ES 2/12/24).  

De plus en plus, les textes adoptés, soutenus par les droites traditionnelles et radicales, réduisent les ambitions environnementales de l’Union et posent un défi aux législations européennes préexistantes visant à renforcer la protection écologique.