1460 Jours – Slava Ukraini

1460 Jours – Slava Ukraini

2 March 2026 Off By Edouard Gaudot

Il y a des anniversaires plus tristes que les autres. Celui que les Ukrainiens ont cĂ©lĂ©brĂ© le 24 fĂ©vrier dernier sur fond de bombardements intensifs, les a fait entrer dans leur cinquième annĂ©e de rĂ©sistance Ă  l’invasion de leur pays par la Russie.  Le Monde revient pour l’occasion sur les ressorts de cette rĂ©sistance exceptionnelle Ă  une armĂ©e qu’on soupçonnait disproportionnellement plus puissante.  

C’est grâce à une combinaison d’initiative individuelle, d’innovation et d’adaptation tactique qui compense largement son désavantage en combattante et combattants et en matériel que, depuis le 24 février 2022, l’armée ukrainienne tient tête à Moscou.

Les troupes ukrainiennes n’hĂ©sitent pas Ă  expĂ©rimenter de nouvelles mĂ©thodes, comme l’utilisation intensive de drones pour coordonner actions et renseignement, et encouragent la crĂ©ativitĂ© jusqu’au niveau des soldats au front. Selon ces soldats et officiers interviewĂ©s, le simple fait de rester debout après quatre ans de guerre constitue une victoire symbolique face Ă  un adversaire plus puissant. “FatiguĂ©s mais tenant bon”, comme le montre ce reportage du Monde. 

L’Institute for the Study of War fait le point sur les gains territoriaux et l’offensive russe. Dans une longue analyse, l’ISW revient sur quatre ans de guerre depuis l’invasion qui avait, Ă  l’époque, pour objectif de prendre Kiev en quelques jours mais qui s’est transformĂ©e en conflit long et meurtrier. Il souligne que la guerre est entrĂ©e dans une phase d’attrition, avec des avancĂ©es territoriales limitĂ©es de part et d’autre, et que la Russie n’a pas atteint ses objectifs initiaux tout en subissant de lourdes pertes. L’analyse met aussi en avant la rĂ©silience ukrainienne, le maintien de l’État et de ses institutions malgrĂ© les pressions militaires, ainsi que la solidaritĂ© internationale qui continue d’appuyer Kiev politiquement et militairement.

Ce regrettable anniversaire est prĂ©sentĂ© comme un moment pour rĂ©flĂ©chir aux pertes humaines immenses, Ă  la nĂ©cessitĂ© d’un soutien continu Ă  l’Ukraine et Ă  l’importance de viser une paix juste fondĂ©e sur le droit international.

Avec 500.000 morts, dĂ©jĂ , ce conflit est le plus meurtrier depuis 1945 en Europe. Sur le terrain, la Russie a repris l’initiative l’annĂ©e dernière et progressĂ© – 2025 a vu sa plus grande avancĂ©e en territoire ukrainien, mĂŞme si c’est “en trompe l’oeil”, selon Le Monde.   

L’ISW note le 28 fĂ©vrier 2026, sur le front, des avancĂ©es tactiques observĂ©es des deux cĂ´tĂ©s autour de Kostyantynivka-Druzhkivka et près de Hulyaipole, reflĂ©tant des combats toujours vifs sans percĂ©e dĂ©cisive majeure (cartes Ă  l’appui).  

Avec plus de 34.000 projectiles lancĂ©s sur le territoire ukrainien cet hiver selon Le Monde, et une modeste mais significative contre-offensive des Ukrainiens, la guerre ne change pas de visage.

Comme le font remarquer les analystes, la progression russe est extrĂŞmement lente (depuis janvier 2024 moins de 1,5% du territoire ukrainien a Ă©tĂ© cĂ©dĂ©) et meurtrière. Selon les Ă©tudes les plus documentĂ©es, près de 325 000 soldats des FAFR auraient perdu la vie depuis 2022. 1 460 jours plus tard – la Seconde Guerre mondiale a durĂ© 1 567 jours – les marqueurs symboliques comme celui de la durĂ©e de la Grande Guerre patriotique contre l’Allemagne nazie sont dĂ©passĂ©s, comme le soulignait en janvier dernier le professeur AurĂ©lien Colson.  

Alors que les armĂ©es soviĂ©tiques avaient fini par atteindre Berlin, la Russie contemporaine n’a toujours pas obtenu de victoire dĂ©cisive et n’arrive mĂŞme pas Ă  pleinement contrĂ´ler Donetsk ou Louhansk malgrĂ© ces quatre annĂ©es de combats.

L’armĂ©e russe a Ă©chouĂ© Ă  ses objectifs initiaux, tandis que le gouvernement ukrainien reste opĂ©rationnel et combatif. MalgrĂ© le froid : en raison des attaques russes visant les infrastructures Ă©nergĂ©tiques en plein hiver, un nĂ©ologisme ukrainien a Ă©mergĂ© pour dĂ©signer le fait de « geler une population jusqu’à la mort », reflĂ©tant une tactique perçue comme destinĂ©e Ă  briser la rĂ©sistance civile et provoquer l’exode des Ukrainiens. La version climatique de l’Holodomor – un topo rĂ©current dans cette guerre (ES 24/11/22). 

Mais quel est l’état rĂ©el de la Russie en guerre ? L’excellente Ă©mission de France-Culture Affaires Ă©trangères revenait, le 14 fĂ©vrier 2026, en dĂ©tail sur la situation pour dresser un bilan de la Russie et de sa guerre. Les experts y ont ainsi rappelĂ© comment le Kremlin avait adaptĂ© sa stratĂ©gie, militarisĂ© l’économie et les institutions et gĂ©rĂ© pour les contourner les sanctions et pressions internationales. La question se pose donc sur les capacitĂ©s de la Russie Ă  poursuivre une guerre prolongĂ©e, l’impact continu des sanctions sur son Ă©conomie, le rĂ´le des services de renseignement et la dĂ©sinformation Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur du pays.

Selon the Guardian, l’économie russe stagne “enfin”, et menacerait sa stabilitĂ© Ă  court terme – se “dĂ©vorant elle-mĂŞme” d’après certains experts. Elle est mĂŞme contrainte de recruter des mercenaires ou des volontaires de “pays frères” comme la CorĂ©e du Nord. Ce qui inquiète certains pays africains, alarmĂ©s de voir leurs ressortissants impliquĂ©s sur le front et dĂ©couvrir comment ils sont traitĂ©s. Un rapport du Centre for Research on Energy and Clean Air estime que, malgrĂ© les sanctions occidentales, la Russie exporte aujourd’hui plus de pĂ©trole brut qu’avant l’invasion, car elle a redirigĂ© ses ventes vers des marchĂ©s comme la Chine, l’Inde et la Turquie. Cependant, ses revenus pĂ©troliers auraient quand mĂŞme diminuĂ©, en raison de rĂ©ductions de prix nĂ©cessaires pour Ă©couler ses volumes.

L’Express fait Ă©tat d’une autre Ă©tude qui dĂ©montrerait la capacitĂ© russe Ă  soutenir encore longtemps l’effort de guerre engagĂ©, malgrĂ© les sanctions. Moscou a mis une grande partie de son Ă©conomie sur un pied de guerre (ce qui n’est pas encore une “économie de guerre”) avec une industrie d’armement tournant Ă  plein rĂ©gime pour maintenir les stocks de munitions et d’équipements, et des ressources financières encore mobilisables.  

La Russie pourrait ainsi soutenir une guerre prolongĂ©e, notamment grâce Ă  une production interne d’armes et Ă  des stratĂ©gies d’adaptation face aux pressions occidentales. Comme le souligne Foreign Policy, Vladimir Poutine a mĂŞme rĂ©ussi Ă  convaincre certains acteurs internationaux – notamment l’ancien prĂ©sident amĂ©ricain Donald Trump â€“ que la Russie est en position de force en Ukraine, malgrĂ© l’échec de Moscou Ă  atteindre ses objectifs militaires. La stratĂ©gie de la Russie repose sur une narration faussĂ©e : prĂ©senter l’armĂ©e russe comme inarrĂŞtable et l’effondrement ukrainien comme imminent, ce qui influence certains discours politiques occidentaux et les pousse Ă  envisager des concessions territoriales Ă  Moscou. Ce que certains nomment le “dilemme de Zelensky”: envisager une concession territoriale sur le Donbass afin de faire avancer un plan de paix amène Washington Ă  convaincre Kiev d’accepter un retrait de ses troupes et la crĂ©ation d’une zone dĂ©militarisĂ©e dans cette rĂ©gion, potentiellement supervisĂ©e par une force internationale.

Le prĂ©sident ukrainien refuse toutefois de cĂ©der lĂ©galement ou moralement du territoire sans un processus dĂ©mocratique (rĂ©fĂ©rendum ou Ă©lections) et face Ă  l’opposition d’une majoritĂ© d’Ukrainiens et de responsables politiques. La question du statut du Donbass demeure un point clĂ© et source de tensions dans les nĂ©gociations visant Ă  mettre fin Ă  la guerre. 

L’objectif de la dĂ©sinformation est bien sĂ»r d’amener les dĂ©cideurs Ă©trangers Ă  considĂ©rer une victoire russe comme la seule issue raisonnable, affaiblissant ainsi le soutien occidental Ă  Kiev et favorisant la position russe dans de futures nĂ©gociations. Sur la scène globale, l’anniversaire du conflit a vu aussi certains rĂ©alignements.

Le vote d’une rĂ©solution de l’AG de l’ONU soutenant l’intĂ©gritĂ© territoriale de l’Ukraine a vu les États‑Unis rejoindre la Chine ou le BrĂ©sil dans l’abstention, alors que plus de 30 dirigeants ont appelĂ© Moscou Ă  accepter un cessez‑le‑feu et Ă  engager des pourparlers de paix sincères. Ceci montre qu’il reste un large soutien international Ă  Kiev. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ONU, AntĂłnio Guterres, qualifiant le conflit de « tache sur notre conscience collective » a rĂ©itĂ©rĂ© son appel Ă  un cessez‑le‑feu immĂ©diat, complet et inconditionnel pour mettre fin aux souffrances civiles. 

Après avoir promis la paix en Ukraine en 24h sur les estrades de sa campagne, D. Trump a dû se rendre au moins à cette évidence : son emprise sur les acteurs du conflit est limitée, même s’il prétendait le contraire à l’été dernier avec cette rencontre à Anchorage (ES 29/9/25).

Cependant, des pourparlers ont Ă©tĂ© initiĂ©s. Une deuxième sĂ©rie de pourparlers de paix parrainĂ©s par les États‑Unis a dĂ©butĂ© Ă  Abu Dhabi le 4 fĂ©vrier 2026, rĂ©unissant des dĂ©lĂ©gations d’Ukraine, de Russie et des États‑Unis pour tenter de mettre fin Ă  la guerre. Les discussions portent sur un cessez‑le‑feu et des garanties de sĂ©curitĂ©, mais les divisions restent profondes, notamment sur le statut territorial des territoires sous contrĂ´le russe.

Ces discussions trilatĂ©rales ont permis quelques avancĂ©es techniques sur les garanties de sĂ©curitĂ© et la reconstruction, mais aucun accord sur le territoire ou le cessez‑le‑feu, Moscou maintenant des exigences maximales, Kiev refusant toute cession de terres.

CĂ´tĂ© garanties de sĂ©curitĂ©, le chef de cabinet du prĂ©sident ukrainien, Kyrylo Budanov, affirme que l’équipe de nĂ©gociation russe est dĂ©sormais consciente qu’elle devra accepter les garanties de sĂ©curitĂ© que les États‑Unis offrent Ă  l’Ukraine, mĂŞme si cela lui dĂ©plaĂ®t. Ce changement marquerait une Ă©volution importante dans les discussions de paix, alors que Moscou rejetait jusque‑lĂ  toute implication occidentale dans la sĂ©curitĂ© post‑conflit. Le basculement spectaculaire de la situation au Moyen-Orient pourrait affecter les nĂ©gociations en cours sur l’Ukraine, affirme en outre le prĂ©sident Zelensky

De son cĂ´tĂ©, l’UE renforce massivement son soutien Ă  l’Ukraine, avec un prĂŞt de 90 milliards € pour 2026-2027 approuvĂ© par le Parlement le 11 fĂ©vrier 2026 : 60 milliards pour l’aide militaire, 30 milliards pour le budget, financĂ© par un emprunt europĂ©en – mais conclu en coopĂ©ration renforcĂ©e consĂ©cutivement aux dĂ©fections de la TchĂ©quie, Hongrie et la Slovaquie, nouveau triangle de soutien Ă  Moscou.  

En Hongrie, le premier ministre Viktor Orbán semble en difficultĂ© dans les sondages avant les Ă©lections lĂ©gislatives du 12 avril 2026, oĂą son parti Fidesz est devancĂ© par l’opposition, notamment le parti Tisza de PĂ©ter Magyar qui propose des rĂ©formes Ă©conomiques et une orientation pro‑europĂ©enne.

Pour mobiliser son Ă©lectorat, V. Orbán mène une campagne agressive anti‑Ukraine, prĂ©sentant Kiev comme une menace qui ferait payer les Hongrois et les entraĂ®nerait dans une guerre, tout en bloquant des aides europĂ©ennes Ă  l’Ukraine et en accusant Kiev de nuire Ă  l’énergie hongroise. En effet, l’Ukraine appelle Bruxelles Ă  intervenir dans un diffĂ©rend avec la Hongrie concernant l’olĂ©oduc Druzhba, dont les livraisons de pĂ©trole russe vers la Hongrie et la Slovaquie sont interrompues depuis qu’une section a Ă©tĂ© endommagĂ©e par une frappe russe en janvier. Kiev insiste que la responsabilitĂ© des dĂ©gâts incombe Ă  Moscou et que les rĂ©parations sont ralenties pour des raisons de sĂ©curitĂ©. L’UE, tout en demandant la rĂ©paration, envisage un rĂ´le pour apaiser la crise et prĂ©server la solidaritĂ© Ă©nergĂ©tique et politique entre États membres. 

 Depuis 2022, l’UE a fourni au total environ 195 milliards € – un juste prix selon certains commentateurs en Allemagne qui s’opposent aux critiques trop indulgents avec Moscou. Le commissaire europĂ©en Dombrovskis affirmait dans une tribune que l’avenir de l’Ukraine est profondĂ©ment liĂ© Ă  celui de l’Europe. Soutenir Kiev n’est pas seulement un acte de solidaritĂ©, mais un investissement stratĂ©gique dans la sĂ©curitĂ©, la force et l’unitĂ© europĂ©enne. Il appelle l’UE Ă  poursuivre son soutien politique, militaire et Ă©conomique pour garantir la libertĂ© et la paix partagĂ©es.

Enrico Letta, lui, estime que l’UE n’a aucune raison de modifier sa stratĂ©gie de soutien Ă  l’Ukraine, malgrĂ© l’épuisement du conflit et les tensions politiques internes. Il appelle Ă  poursuivre l’aide politique, Ă©conomique et militaire Ă  Kiev et Ă  renforcer la pression Ă©conomique sur la Russie pour encourager Moscou Ă  nĂ©gocier une sortie de crise. Selon lui, l’UE doit maintenir sa solidaritĂ© et son unitĂ©, plutĂ´t que de cĂ©der aux appels en faveur d’un compromis rapide qui pourrait affaiblir l’Ukraine ou envoyer un mauvais signal Ă  la Russie.

Le nouveau prĂŞt sème dĂ©jĂ  la discorde dans une UE soumise aux pressions de plus en plus intenables Ă  l’Ouest comme Ă  l’Est. Outre les menaces de veto hongrois qui bloquent les nĂ©gociations d’adhĂ©sion et la mise en Ĺ“uvre du prĂŞt, France et Allemagne s’opposent sur l’emploi des 90 milliards. Cet argent doit servir Ă  la dĂ©fense du pays, mais Paris et Berlin divergent sur l’origine du matĂ©riel concernĂ©. Le premier plaide pour une exclusivitĂ© europĂ©enne alors que le second souhaiterait un retour sur investissement pour les plus gros contributeurs, comme l’Allemagne. Finalement, le Conseil a proposĂ© un compromis sur les règles qui encadrent l’utilisation des fonds europĂ©ens pour l’achat d’armements par l’Ukraine, afin de rĂ©pondre Ă  ses besoins urgents sur le champ de bataille. Actuellement, les fonds sont gĂ©nĂ©ralement destinĂ©s Ă  soutenir l’industrie de dĂ©fense europĂ©enne (« buy‑European »), mais cette contrainte limite la capacitĂ© de Kiev Ă  se procurer des systèmes essentiels rapidement.  

La révision envisagée inclurait exemptions pour certains équipements critiques (défense aérienne, missiles, drones, avions) achetés auprès de partenaires non‑européens approuvés, tout en recherchant un compromis entre soutien à l’Ukraine et renforcement de l’industrie européenne.

Le prĂŞt suivra un principe dit « en cascade » : les armes et les munitions seront achetĂ©es en Ukraine, dans l’Union europĂ©enne, en Islande, au Liechtenstein, en Norvège et en Suisse. Si l’Ă©quipement n’est disponible nulle part, Kiev sera autorisĂ©e Ă  se tourner vers d’autres marchĂ©s, tels que les États-Unis, pour obtenir ce dont elle a besoin pour combattre. 

Et tenir une annĂ©e de plus ?