1460 Jours – Slava Ukraini
Il y a des anniversaires plus tristes que les autres. Celui que les Ukrainiens ont célébré le 24 février dernier sur fond de bombardements intensifs, les a fait entrer dans leur cinquième année de résistance à l’invasion de leur pays par la Russie. Le Monde revient pour l’occasion sur les ressorts de cette résistance exceptionnelle à une armée qu’on soupçonnait disproportionnellement plus puissante.
C’est grâce à une combinaison d’initiative individuelle, d’innovation et d’adaptation tactique qui compense largement son désavantage en combattante et combattants et en matériel que, depuis le 24 février 2022, l’armée ukrainienne tient tête à Moscou.
Les troupes ukrainiennes n’hésitent pas à expérimenter de nouvelles méthodes, comme l’utilisation intensive de drones pour coordonner actions et renseignement, et encouragent la créativité jusqu’au niveau des soldats au front. Selon ces soldats et officiers interviewés, le simple fait de rester debout après quatre ans de guerre constitue une victoire symbolique face à un adversaire plus puissant. “Fatigués mais tenant bon”, comme le montre ce reportage du Monde.
L’Institute for the Study of War fait le point sur les gains territoriaux et l’offensive russe. Dans une longue analyse, l’ISW revient sur quatre ans de guerre depuis l’invasion qui avait, à l’époque, pour objectif de prendre Kiev en quelques jours mais qui s’est transformée en conflit long et meurtrier. Il souligne que la guerre est entrée dans une phase d’attrition, avec des avancées territoriales limitées de part et d’autre, et que la Russie n’a pas atteint ses objectifs initiaux tout en subissant de lourdes pertes. L’analyse met aussi en avant la résilience ukrainienne, le maintien de l’État et de ses institutions malgré les pressions militaires, ainsi que la solidarité internationale qui continue d’appuyer Kiev politiquement et militairement.
Ce regrettable anniversaire est présenté comme un moment pour réfléchir aux pertes humaines immenses, à la nécessité d’un soutien continu à l’Ukraine et à l’importance de viser une paix juste fondée sur le droit international.
Avec 500.000 morts, déjà , ce conflit est le plus meurtrier depuis 1945 en Europe. Sur le terrain, la Russie a repris l’initiative l’année dernière et progressé – 2025 a vu sa plus grande avancée en territoire ukrainien, même si c’est “en trompe l’oeil”, selon Le Monde.
L’ISW note le 28 février 2026, sur le front, des avancées tactiques observées des deux côtés autour de Kostyantynivka-Druzhkivka et près de Hulyaipole, reflétant des combats toujours vifs sans percée décisive majeure (cartes à l’appui).
Avec plus de 34.000 projectiles lancés sur le territoire ukrainien cet hiver selon Le Monde, et une modeste mais significative contre-offensive des Ukrainiens, la guerre ne change pas de visage.
Comme le font remarquer les analystes, la progression russe est extrêmement lente (depuis janvier 2024 moins de 1,5% du territoire ukrainien a été cédé) et meurtrière. Selon les études les plus documentées, près de 325 000 soldats des FAFR auraient perdu la vie depuis 2022. 1 460 jours plus tard – la Seconde Guerre mondiale a duré 1 567 jours – les marqueurs symboliques comme celui de la durée de la Grande Guerre patriotique contre l’Allemagne nazie sont dépassés, comme le soulignait en janvier dernier le professeur Aurélien Colson.
Alors que les armées soviétiques avaient fini par atteindre Berlin, la Russie contemporaine n’a toujours pas obtenu de victoire décisive et n’arrive même pas à pleinement contrôler Donetsk ou Louhansk malgré ces quatre années de combats.
L’armĂ©e russe a Ă©chouĂ© Ă ses objectifs initiaux, tandis que le gouvernement ukrainien reste opĂ©rationnel et combatif. MalgrĂ© le froid : en raison des attaques russes visant les infrastructures Ă©nergĂ©tiques en plein hiver, un nĂ©ologisme ukrainien a Ă©mergĂ© pour dĂ©signer le fait de « geler une population jusqu’à la mort », reflĂ©tant une tactique perçue comme destinĂ©e Ă briser la rĂ©sistance civile et provoquer l’exode des Ukrainiens. La version climatique de l’Holodomor – un topo rĂ©current dans cette guerre (ES 24/11/22).
Mais quel est l’état réel de la Russie en guerre ? L’excellente émission de France-Culture Affaires étrangères revenait, le 14 février 2026, en détail sur la situation pour dresser un bilan de la Russie et de sa guerre. Les experts y ont ainsi rappelé comment le Kremlin avait adapté sa stratégie, militarisé l’économie et les institutions et géré pour les contourner les sanctions et pressions internationales. La question se pose donc sur les capacités de la Russie à poursuivre une guerre prolongée, l’impact continu des sanctions sur son économie, le rôle des services de renseignement et la désinformation à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Selon the Guardian, l’économie russe stagne “enfin”, et menacerait sa stabilitĂ© Ă court terme – se “dĂ©vorant elle-mĂŞme” d’après certains experts. Elle est mĂŞme contrainte de recruter des mercenaires ou des volontaires de “pays frères” comme la CorĂ©e du Nord. Ce qui inquiète certains pays africains, alarmĂ©s de voir leurs ressortissants impliquĂ©s sur le front et dĂ©couvrir comment ils sont traitĂ©s. Un rapport du Centre for Research on Energy and Clean Air estime que, malgrĂ© les sanctions occidentales, la Russie exporte aujourd’hui plus de pĂ©trole brut qu’avant l’invasion, car elle a redirigĂ© ses ventes vers des marchĂ©s comme la Chine, l’Inde et la Turquie. Cependant, ses revenus pĂ©troliers auraient quand mĂŞme diminuĂ©, en raison de rĂ©ductions de prix nĂ©cessaires pour Ă©couler ses volumes.
L’Express fait état d’une autre étude qui démontrerait la capacité russe à soutenir encore longtemps l’effort de guerre engagé, malgré les sanctions. Moscou a mis une grande partie de son économie sur un pied de guerre (ce qui n’est pas encore une “économie de guerre”) avec une industrie d’armement tournant à plein régime pour maintenir les stocks de munitions et d’équipements, et des ressources financières encore mobilisables.
La Russie pourrait ainsi soutenir une guerre prolongée, notamment grâce à une production interne d’armes et à des stratégies d’adaptation face aux pressions occidentales. Comme le souligne Foreign Policy, Vladimir Poutine a même réussi à convaincre certains acteurs internationaux – notamment l’ancien président américain Donald Trump – que la Russie est en position de force en Ukraine, malgré l’échec de Moscou à atteindre ses objectifs militaires. La stratégie de la Russie repose sur une narration faussée : présenter l’armée russe comme inarrêtable et l’effondrement ukrainien comme imminent, ce qui influence certains discours politiques occidentaux et les pousse à envisager des concessions territoriales à Moscou. Ce que certains nomment le “dilemme de Zelensky”: envisager une concession territoriale sur le Donbass afin de faire avancer un plan de paix amène Washington à convaincre Kiev d’accepter un retrait de ses troupes et la création d’une zone démilitarisée dans cette région, potentiellement supervisée par une force internationale.
Le président ukrainien refuse toutefois de céder légalement ou moralement du territoire sans un processus démocratique (référendum ou élections) et face à l’opposition d’une majorité d’Ukrainiens et de responsables politiques. La question du statut du Donbass demeure un point clé et source de tensions dans les négociations visant à mettre fin à la guerre.
L’objectif de la désinformation est bien sûr d’amener les décideurs étrangers à considérer une victoire russe comme la seule issue raisonnable, affaiblissant ainsi le soutien occidental à Kiev et favorisant la position russe dans de futures négociations. Sur la scène globale, l’anniversaire du conflit a vu aussi certains réalignements.
Le vote d’une résolution de l’AG de l’ONU soutenant l’intégrité territoriale de l’Ukraine a vu les États‑Unis rejoindre la Chine ou le Brésil dans l’abstention, alors que plus de 30 dirigeants ont appelé Moscou à accepter un cessez‑le‑feu et à engager des pourparlers de paix sincères. Ceci montre qu’il reste un large soutien international à Kiev. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, qualifiant le conflit de « tache sur notre conscience collective » a réitéré son appel à un cessez‑le‑feu immédiat, complet et inconditionnel pour mettre fin aux souffrances civiles.
Après avoir promis la paix en Ukraine en 24h sur les estrades de sa campagne, D. Trump a dû se rendre au moins à cette évidence : son emprise sur les acteurs du conflit est limitée, même s’il prétendait le contraire à l’été dernier avec cette rencontre à Anchorage (ES 29/9/25).
Cependant, des pourparlers ont été initiés. Une deuxième série de pourparlers de paix parrainés par les États‑Unis a débuté à Abu Dhabi le 4 février 2026, réunissant des délégations d’Ukraine, de Russie et des États‑Unis pour tenter de mettre fin à la guerre. Les discussions portent sur un cessez‑le‑feu et des garanties de sécurité, mais les divisions restent profondes, notamment sur le statut territorial des territoires sous contrôle russe.
Ces discussions trilatérales ont permis quelques avancées techniques sur les garanties de sécurité et la reconstruction, mais aucun accord sur le territoire ou le cessez‑le‑feu, Moscou maintenant des exigences maximales, Kiev refusant toute cession de terres.
Côté garanties de sécurité, le chef de cabinet du président ukrainien, Kyrylo Budanov, affirme que l’équipe de négociation russe est désormais consciente qu’elle devra accepter les garanties de sécurité que les États‑Unis offrent à l’Ukraine, même si cela lui déplaît. Ce changement marquerait une évolution importante dans les discussions de paix, alors que Moscou rejetait jusque‑là toute implication occidentale dans la sécurité post‑conflit. Le basculement spectaculaire de la situation au Moyen-Orient pourrait affecter les négociations en cours sur l’Ukraine, affirme en outre le président Zelensky.
De son cĂ´tĂ©, l’UE renforce massivement son soutien Ă l’Ukraine, avec un prĂŞt de 90 milliards € pour 2026-2027 approuvĂ© par le Parlement le 11 fĂ©vrier 2026 : 60 milliards pour l’aide militaire, 30 milliards pour le budget, financĂ© par un emprunt europĂ©en – mais conclu en coopĂ©ration renforcĂ©e consĂ©cutivement aux dĂ©fections de la TchĂ©quie, Hongrie et la Slovaquie, nouveau triangle de soutien Ă Moscou.
En Hongrie, le premier ministre Viktor Orbán semble en difficulté dans les sondages avant les élections législatives du 12 avril 2026, où son parti Fidesz est devancé par l’opposition, notamment le parti Tisza de Péter Magyar qui propose des réformes économiques et une orientation pro‑européenne.
Pour mobiliser son électorat, V. Orbán mène une campagne agressive anti‑Ukraine, présentant Kiev comme une menace qui ferait payer les Hongrois et les entraînerait dans une guerre, tout en bloquant des aides européennes à l’Ukraine et en accusant Kiev de nuire à l’énergie hongroise. En effet, l’Ukraine appelle Bruxelles à intervenir dans un différend avec la Hongrie concernant l’oléoduc Druzhba, dont les livraisons de pétrole russe vers la Hongrie et la Slovaquie sont interrompues depuis qu’une section a été endommagée par une frappe russe en janvier. Kiev insiste que la responsabilité des dégâts incombe à Moscou et que les réparations sont ralenties pour des raisons de sécurité. L’UE, tout en demandant la réparation, envisage un rôle pour apaiser la crise et préserver la solidarité énergétique et politique entre États membres.
Depuis 2022, l’UE a fourni au total environ 195 milliards € – un juste prix selon certains commentateurs en Allemagne qui s’opposent aux critiques trop indulgents avec Moscou. Le commissaire europĂ©en Dombrovskis affirmait dans une tribune que l’avenir de l’Ukraine est profondĂ©ment liĂ© Ă celui de l’Europe. Soutenir Kiev n’est pas seulement un acte de solidaritĂ©, mais un investissement stratĂ©gique dans la sĂ©curitĂ©, la force et l’unitĂ© europĂ©enne. Il appelle l’UE Ă poursuivre son soutien politique, militaire et Ă©conomique pour garantir la libertĂ© et la paix partagĂ©es.
Enrico Letta, lui, estime que l’UE n’a aucune raison de modifier sa stratégie de soutien à l’Ukraine, malgré l’épuisement du conflit et les tensions politiques internes. Il appelle à poursuivre l’aide politique, économique et militaire à Kiev et à renforcer la pression économique sur la Russie pour encourager Moscou à négocier une sortie de crise. Selon lui, l’UE doit maintenir sa solidarité et son unité, plutôt que de céder aux appels en faveur d’un compromis rapide qui pourrait affaiblir l’Ukraine ou envoyer un mauvais signal à la Russie.
Le nouveau prêt sème déjà la discorde dans une UE soumise aux pressions de plus en plus intenables à l’Ouest comme à l’Est. Outre les menaces de veto hongrois qui bloquent les négociations d’adhésion et la mise en œuvre du prêt, France et Allemagne s’opposent sur l’emploi des 90 milliards. Cet argent doit servir à la défense du pays, mais Paris et Berlin divergent sur l’origine du matériel concerné. Le premier plaide pour une exclusivité européenne alors que le second souhaiterait un retour sur investissement pour les plus gros contributeurs, comme l’Allemagne. Finalement, le Conseil a proposé un compromis sur les règles qui encadrent l’utilisation des fonds européens pour l’achat d’armements par l’Ukraine, afin de répondre à ses besoins urgents sur le champ de bataille. Actuellement, les fonds sont généralement destinés à soutenir l’industrie de défense européenne (« buy‑European »), mais cette contrainte limite la capacité de Kiev à se procurer des systèmes essentiels rapidement.
La révision envisagée inclurait exemptions pour certains équipements critiques (défense aérienne, missiles, drones, avions) achetés auprès de partenaires non‑européens approuvés, tout en recherchant un compromis entre soutien à l’Ukraine et renforcement de l’industrie européenne.
Le prĂŞt suivra un principe dit « en cascade » : les armes et les munitions seront achetĂ©es en Ukraine, dans l’Union europĂ©enne, en Islande, au Liechtenstein, en Norvège et en Suisse. Si l’Ă©quipement n’est disponible nulle part, Kiev sera autorisĂ©e Ă se tourner vers d’autres marchĂ©s, tels que les États-Unis, pour obtenir ce dont elle a besoin pour combattre.
Et tenir une année de plus ?
