Face au Dragon

Face au Dragon

9 March 2026 Off By Edouard Gaudot

Partout en Europe, c’est l’alarme. L’UE subit un dĂ©crochage industriel face Ă  la Chine : production manufacturière chinoise Ă  environ 30% du total mondial, contre 15% pour l’UE, excĂ©dents chinois massifs (2,5% PIB mondial). Face Ă  cette Â«â€Żdeuxième vague chinoise » d’exportations massives qui menacent son industrie manufacturière, pas seulement laborieuse mais aussi innovante, l’UE panique – mais reste paralysĂ©e.  

Confrontée à une baisse de la demande intérieure chinoise, la Chine intensifie ses livraisons vers l’UE, augmentant les importations dans des secteurs clés comme l’électronique, les véhicules électriques, l’énergie et l’acier.

MalgrĂ© des mesures proposĂ©es Ă  Bruxelles — quotas, prĂ©fĂ©rence europĂ©enne, protections carbone — la rĂ©action reste insuffisante et divisĂ©e entre États membres.  Des voix, dont celle de Mario Draghi, alertent sur une possible destruction du tissu industriel europĂ©en si l’UE n’adapte pas rapidement ses politiques commerciales et industrielles.  

En France, le Haut-Commissariat Ă  la StratĂ©gie et au Plan a, pour la première fois, documentĂ© l’ampleur du choc auquel l’industrie europĂ©enne est confrontĂ©e. Dans son rapport publiĂ© mi-fĂ©vrier, il souligne qu’en quelques annĂ©es, la montĂ©e industrielle de la Chine n’est plus un simple phĂ©nomène sectoriel, limitĂ© Ă  certains segments Ă  faible valeur ajoutĂ©e. Elle constitue une menace systĂ©mique pour l’ensemble du tissu productif europĂ©en. 

Cette transformation rapide repose sur des capacitĂ©s industrielles massives, un soutien public structurĂ©, et l’intĂ©gration croissante de technologies stratĂ©giques, notamment l’intelligence artificielle, qui renforce encore l’avance et la compĂ©titivitĂ© de la Chine. 

PĂ©kin ne se limite plus Ă  concurrencer l’Europe sur des segments Ă  faible valeur ajoutĂ©e : la pression s’exerce dĂ©sormais sur les spĂ©cialisations industrielles europĂ©ennes clĂ©s, notamment dans l’automobile, les machines-outils, les batteries, la chimie et les Ă©quipements industriels. Cette dynamique, accĂ©lĂ©rĂ©e depuis la crise du Covid, combine des investissements massifs, des surcapacitĂ©s, une integration poussĂ©e des chaĂ®nes de valeur, des Ă©conomies d’échelle et un soutien public, avec un diffĂ©rentiel de coĂ»ts estimĂ© entre 30% et 40% pour une qualitĂ© comparable.

Devenue premier producteur manufacturier mondial, la Chine enregistre des excédents commerciaux records et redessine la géographie industrielle mondiale.

Environ un quart des exportations europĂ©ennes sont dĂ©sormais exposĂ©es Ă  une concurrence chinoise jugĂ©e critique, proportion qui atteint près d’un tiers pour l’Allemagne et un quart pour la France. Sur le marchĂ© intĂ©rieur europĂ©en, jusqu’à 55% de la production manufacturière pourraient ĂŞtre menacĂ©s  moyen terme si les tendances actuelles se poursuivent, avec des niveaux particulièrement Ă©levĂ©s en Allemagne et en Italie.

Comme le souligne le site Connaissance des Energies, dans l’industrie verte, c’est encore pire : la Chine domine massivement l’UE avec 80-90% des panneaux solaires, batteries Li-ion et transformation des terres rares et l’UE est dĂ©pendante Ă  98% pour ces inputs critiques. PĂ©kin subventionne ses surcapacitĂ©s, exporte Ă  bas prix (dumping prĂ©sumĂ©), capturant marchĂ©s mondiaux tandis que l’Europe mise sur les rĂ©gulations (ETS, CBAM) sans relocaliser assez vite.

RĂ©sultat : -20% de production photovoltaĂŻque pour l’UE en 2025, les usines ferment et les efforts europĂ©ens (Clean Industrial Deal, gigafactories) patinent face Ă  coĂ»ts Ă©nergĂ©tiques Ă©levĂ©s et lenteurs administratives. Sans protectionnisme, le risque de perte souverainetĂ© bas-carbone est rĂ©el.  

L’étude du Haut-Commissariat montre que la concurrence chinoise cible dĂ©sormais directement les avantages comparatifs europĂ©ens. Dans l’automobile ou les batteries, la progression chinoise a Ă©tĂ© rapide et rĂ©cente ; dans les machines-outils, elle suit une dynamique plus ancienne mais toujours ascendante.

Le precedent du photovoltaĂŻque est cite comme avertissement : une industrie europĂ©enne compĂ©titive peut ĂŞtre marginalisĂ©e en quelques annĂ©es face Ă  des surcapacitĂ©s chinoises soutenues par l’État. 

L’intelligence artificielle joue un role central dans cette nouvelle phase de competition industrielle. LĂ  aussi, le rapport du Haut-Commissariat la prĂ©sente comme une technologie transversal qui renforce l’ensemble des activitĂ©s industrielles. 

La Chine a intĂ©grĂ© l’IA au cĹ“ur de sa stratĂ©gie, avec un fort soutien public, une coordination Ă©troite entre l’État et les entreprises, et un accès massif aux donnĂ©es. 

Cette combinaison accĂ©lère l’automatisation, optimise les processus de production, amĂ©liore la qualitĂ© et rĂ©duit les coĂ»ts, creusant l’écart avec l’Europe. L’IA agit comme un « multiplicateur » de puissance industrielle, amplifiant les effets des Ă©conomies d’échelle et des surcapacitĂ©s, et permettant Ă  la Chine de concurrencer l’Europe non seulement sur les coĂ»ts, mais aussi sur la technologie et l’innovation. 

Cette dynamique est illustrĂ©e par la ville de Hangzhou, oĂą des start-up comme DeepSeek et Unitree, soutenues par des investisseurs locaux et les gĂ©ants technologiques, dĂ©veloppent des produits innovants allant des objets connectĂ©s aux robots autonomes. 

Les entreprises locales financent les jeunes pousses et facilitent l’accès Ă  la production, tandis que la municipalitĂ© soutient l’IA par l’éducation, la formation et un fonds de 100 milliards de yuans. Hangzhou devient ainsi un exemple concret de l’essor chinois en IA et de sa capacitĂ© Ă  redĂ©finir les règles industrielles. 

Face Ă  cette stratĂ©gie globale et de long terme, les instruments actuels de dĂ©fense commerciale de l’Union europĂ©enne restent insuffisants. La « prĂ©fĂ©rence europĂ©enne Â» peut soutenir certains secteurs stratĂ©giques, mais ne constitue pas une rĂ©ponse systĂ©mique. Le Haut-Commissariat estime qu’un choix stratĂ©gique s’impose : poursuivre une approche graduelle au risque d’une dĂ©sindustrialisation accĂ©lĂ©rĂ©e, ou changer de paradigme. Deux leviers majeurs sont Ă©voquĂ©s : instaurer un niveau de protection equivalent Ă  un droit de douane gĂ©neral d’environ 30% vis-Ă -vis de la Chine, ou provoquer une dĂ©prĂ©ciation significative de l’euro par rapport au renminbi. Ainsi, la concurrence chinoise n’est plus un simple enjeu sectoriel, mais une question centrale de souverainetĂ© Ă©conomique, industrielle et technologique pour l’Europe. 

Sans inflexion stratĂ©gique rapide, l’Union s’expose Ă  un dĂ©crochage industriel durable, avec des consĂ©quences majeures sur l’emploi, la cohĂ©sion territoriale et sa capacitĂ© Ă  rester une puissance Ă©conomique et technologique de premier plan.