Moscou-Washington: la tenaille infernale
2026 est un cru Ă©lectoral important. Du Portugal en fĂ©vrier – ES 23/2/26), Ă la SlovĂ©nie de Jansa, l’ami de Orban et Melania Trump (22 mars), au Danemark puissance tutĂ©laire du Groenland (24 mars), la Hongrie de Orban et la Bulgarie chroniquement instable en avril, Chypre prĂ©sident en exercice du Conseil de l’UE (mai), Ă la Suède oĂą pèse l’extrĂŞme-droite (septembre) et la Lettonie pays frontalier de la Russie (octobre), de nombreux scrutins nationaux importants pour les Ă©quilibres internes de l’UE vont avoir lieu, dans un contexte plus tendu que jamais par la crise de l’Etat de droit et les risque d’ingĂ©rences extĂ©rieures.
Il y avait déjà la Russie, très impliquée dans la hausse des ingérences électorales en Europe centrale et orientale, lors des scrutins récents. Ces opérations combinent désinformation, achat de votes, intimidation d’électeurs ou amplification de discours extrêmes afin de favoriser des candidats pro-russes et de polariser les sociétés. Des cas en Moldavie, Géorgie ou Roumanie illustrent ces tactiques.
Les démocraties peinent à répondre efficacement : leurs règles de liberté d’expression, les difficultés d’attribution et les délais très courts des campagnes électorales limitent les réactions.
Avec l’affirmation sans fard d’un soutien aux forces politiques “amies” dans les pays europĂ©ens – y compris dans les affaires judiciaires si l’on se souvient des dĂ©clarations au moment du procès du RN (ES 17/11/24) – combinĂ©e Ă la force de frappe des rĂ©seaux sociaux (ES 23/2/26), les Etats-Unis font dĂ©sormais peser une menace rĂ©elle sur la sincĂ©ritĂ© des scrutins.
Les tentatives d’influence amĂ©ricaine dans des Ă©lections europĂ©ennes ne sont pas nouvelles. La guerre froide est jalonnĂ©e de ces exemples de soutien aux forces centrales et pro occidentales en Europe de l’Ouest, contre les tentations nationales comme le gaullisme ou les oppositions communistes. Mais premièrement, ce sont dĂ©sormais des soutiens non plus aux institutions, mais aux forces qui entendent les renverser. Et deuxièmement, l’objectif est de provoquer un alignement idĂ©ologique total sur les positions trumpistes dans tous les domaines. En particulier l’interprĂ©tation de la libertĂ© et de l’Etat de droit.
Les Etats Unis de D. Trump et des barons de la Tech, plutôt que des opérations classiques de manipulation de vote privilégient les ingérences indirectes via les financements, les écosystèmes médiatiques, les plateformes et les relais partisans.
En France, le soutien Ă la campagne de la candidate zemmouriste Ă la mairie de Paris, Sarah Knafo, en fait la candidate trumpiste autoproclamĂ©e. Son parti “ReconquĂŞte !” a nouĂ© des liens avec Trump dès 2022 via Randy Yaloz (Republicans Overseas) et S. Knafo a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă l’investiture de Trump en janvier 2025. Mais Le Grand Continent questionne aussi la forte visibilitĂ© sur X des contenus de la candidate “ReconquĂŞte!” Ă la mairie de Paris, et s’interroge sur le rĂ´le possible d’Elon Musk en sa faveur. Selon une Ă©tude du site Arago, ses vidĂ©os ont gĂ©nĂ©rĂ© environ 17,5 millions de vues, bien davantage que celles de ses concurrents malgrĂ© un nombre d’abonnĂ©s comparable. Cette exposition pourrait correspondre Ă l’équivalent d’environ 44000 € de publicitĂ© gratuite, alors que la publicitĂ© politique est interdite en pĂ©riode Ă©lectorale. L’article examine l’hypothèse d’un effet d’amplification algorithmique sur X, volontaire ou non, et souligne les questions dĂ©mocratiques posĂ©es par l’influence potentielle d’une plateforme privĂ©e sur une campagne Ă©lectorale nationale.
Il y a aussi la Hongrie, où l’on vote le 12 avril prochain pour le renouvellement du parlement. Le ministre des affaires étrangères US Marco Rubio n’a pas hésité à venir sur place pour afficher son soutien au premier ministre Viktor Orban, en difficulté pour la première fois depuis son retour au pouvoir de 2010.
Avec une économie hongroise affaiblie par une forte inflation et un choc sur le pouvoir d’achat, la gestion clientéliste du pouvoir par le Fidesz est remise en cause. Pour la première fois aussi, Orban fait face à un opposant crédible, Péter Magyar (Tisza), issu de ses propres rangs, mais entré en opposition après le scandale qui a mené à la démission de son ex-femme Judit Varga, accusée de complaisance envers un ancien criminel pédophile. Profitant de l’indignation publique, il a mobilisé des soutiens et créé un nouveau mouvement politique, dénonçant la corruption, la concentration du pouvoir et l’influence d’oligarques dans la politique hongroise. Sa forte visibilité médiatique et sur les réseaux sociaux en fait un danger pour le Fidesz, qui concentre le mécontentement autour de la corruption, du « système mafia » et du gel des fonds européens.
Certes, V. Orbán conserve un appareil médiatique et institutionnel largement capturé, mais les sondages sont serrés et l’usure du pouvoir complique sa promesse de stabilité et de « sécurité » face à l’Ukraine et à Bruxelles. Cependant, comme le note RFI, dans son propre fief, Péter Magyar n’hésite pas à mener campagne en dénonçant la corruption et le fonctionnement du système politique hongrois. Il promet de rétablir l’État de droit et de normaliser les relations avec l’Union européenne. Sa popularité témoigne d’un mécontentement croissant envers le gouvernement d’Orbán.
Une analyse du think tank EPC prévient que le gouvernement de Viktor Orbán pourrait recourir à des manipulations électorales, désinformation ou état d’urgence pour rester au pouvoir. Elle appelle l’Union européenne à fixer une « ligne rouge » claire : toute atteinte au processus démocratique devrait entraîner des sanctions immédiates, y compris l’activation complète de l’article 7.
De Paris à Budapest, en passant par Ljubljana ou Sofia, la démocratie européenne doit désormais lutter sur deux fronts contre une tenaille trumpo-poutinienne.
