Grand jeu dans le grand Nord

Grand jeu dans le grand Nord

17 March 2025 Off By EG


“L’administration Trump est Ă  la fois dĂ©terminĂ©e et improvisĂ©e. Il faut donc la prendre très au sĂ©rieux, mais pas dans tous ses mouvements” explique StĂ©phane Wertheim, chercheur Ă  la Fondation Carnegie pour la paix. Le prĂ©sident amĂ©ricain est-il vraiment dĂ©terminĂ© Ă  annexer le Groenland ou le Canada ? Derrière les formules Ă  l’emporte-pièce, se trouvent des logiques impĂ©rialistes Ă©videntes. Et des enjeux gĂ©opolitiques rĂ©gionaux que l’UE a peut-ĂŞtre trop longtemps nĂ©gligĂ©s. 

Alors que l’Arctique, rĂ©gion stratĂ©gique Ă  l’importance croissante, est aujourd’hui davantage l’objet des convoitises des grandes puissances, les pays nordiques ayant fait le choix d’une dĂ©pendance stratĂ©gique aux Etats-Unis Ă©prouvent un rĂ©veil difficile. Entre l’essor des revendications indĂ©pendantistes groenlandaises, les inquiĂ©tudes de la Norvège, frontalière de la Russie, et l’éventualitĂ© d’une relance du processus d’adhĂ©sion de l’Islande Ă  l’Union europĂ©enne, la rĂ©gion est en pleine recomposition. 

Dans ce contexte, le Groenland, territoire autonome du Danemark, a tenu des Ă©lections lĂ©gislatives dĂ©cisives le 12 mars 2025, “à l’ombre de Trump” souligne le Monde. Le parti de centre-droit Les DĂ©mocrates, le plus opposĂ© aux vellĂ©itĂ©s trumpiennes,  s’est cependant imposĂ© avec 29,9 % des suffrages, tandis que les nationalistes de Naleraq, fervents dĂ©fenseurs d’une rupture totale avec Copenhague, ont dĂ©crochĂ© la deuxième place avec 24,5 % des voix. 

Si l’aspiration Ă  l’indĂ©pendance est largement partagĂ©e par la population, composĂ©e Ă  près de 90 % d’Inuits, les dissensions portent sur le rythme et les conditions de cette Ă©mancipation. La fragilitĂ© Ă©conomique de l’île, fortement tributaire du Danemark et de l’Union europĂ©enne, constitue un obstacle majeur Ă  cette ambition. BĂ©nĂ©ficiant d’une autonomie renforcĂ©e depuis 2009, le Groenland nourrit ainsi plus que jamais ses aspirations souverainistes, attisant, plus que tout autre PTOM, les convoitises des grandes puissances (cf. EIH 13/1/25) 

Même si le slogan MAGA est emprunté à Reagan, le président Trump admire plus  particulièrement deux de ses prédécesseurs: McKinley (1897-1901), protectionniste et expansioniste, et surtout James Polk (1845-1849), impérialiste et expansionniste. L’appétit pour le Groenland doit être envisagé sous cet angle.  

En 2019, il avait exprimĂ© son intĂ©rĂŞt pour l’achat du Groenland, une information initialement rĂ©vĂ©lĂ©e par le Wall Street Journal le 15 aoĂ»t 2019 et confirmĂ©e par le prĂ©sident lui-mĂŞme. L’intĂ©rĂŞt stratĂ©gique est Ă©vident: l’Arctique est sans conteste la trajectoire la plus courte entre l’AmĂ©rique du Nord d’une part, et la Russie et la Chine d’autre part. Ă€ l’enjeu tactique s’ajoute celui de la navigation maritime, facilitĂ©e par la fonte accĂ©lĂ©rĂ©e des glaces dans la rĂ©gion. Sans oublier les minĂ©raux prĂ©cieux: 43 des 50 minĂ©raux critiques selon l’administration US. 

Si le recours Ă  la force pure semble improbable, il n’en demeure pas moins que Donald Trump dispose d’une vĂ©ritable latitude quant Ă  l’utilisation de l’arme Ă©conomique, qui est, elle bel et bien chargĂ©e. Par ailleurs, le base militaire amĂ©ricaine de Pituffik, essentielle pour la surveillance arctique, renforce cette prĂ©sence stratĂ©gique. 

Pour les stratèges amĂ©ricains, la zone Ă  surveiller et sĂ©curiser ne se limite pas au nord du continent, mais englobe toute la partie nord de l’Atlantique, du Groenland Ă  la Norvège en passant par l’Islande et les Ă®les britanniques. Membre de l’OTAN mais non de l’UE, la Norvège a toujours jouĂ© un rĂ´le clĂ© dans la sĂ©curitĂ© de l’Arctique. Mais la politique de Trump inquiète Oslo. Les services de renseignement norvĂ©giens redoutent que les États-Unis partagent avec la Russie certaines informations sensibles, dans le but de diviser l’alliance russo-chinoise. Ce scĂ©nario, jugĂ© plausible, pourrait fragiliser la sĂ©curitĂ© de la Norvège, qui repose sur un Ă©change d’informations Ă©troit avec Washington. 

Les intĂ©rĂŞts europĂ©ens sont directement en jeu dans les luttes d’influence autour du Groenland. L’Arctique le lieu d’une intense circulation maritime et aĂ©rienne, tant civile que militaire. Avec une difficultĂ© pour l’Europe : les pays les plus directement concernĂ©s n’appartiennent pas Ă  l’Union europĂ©enne – ou plus, depuis le Brexit. 

Dans une analyse au fond, l’ancien sĂ©nateur AndrĂ© Gattolin, spĂ©cialiste des questions du grand nord fait le point sur les enjeux stratĂ©giques pour l’UE. Face Ă  une nouvelle donne oĂą des menaces coercitives s’intensifient, l’UE doit repenser ses feuilles de route stratĂ©giques dans le  Nord. En effet, elles restent, pour le moment, floues et dĂ©connectĂ©es des enjeux gĂ©opolitiques, sans rĂ©flexion approfondie en ce qui concerne le Groenland. 

Face Ă  ces incertitudes, l’UE pourrait bĂ©nĂ©ficier de la situation, notamment en devenant une alternative stratĂ©gique aux Etats Unis pour la Norvège mais aussi pour l’Islande  

L’Islande, seule nation de l’OTAN sans armĂ©e, est sous protection amĂ©ricaine depuis 1951. Or, le dĂ©sengagement progressif des États-Unis sous Trump pourrait l’amener Ă  réévaluer sa position. Un rĂ©fĂ©rendum sur la relance des nĂ©gociations d’adhĂ©sion Ă  l’UE est prĂ©vu d’ici Ă  2027. Ce retour dans l’orbite europĂ©enne aurait des implications stratĂ©giques majeures, tant pour l’UE que pour les États-Unis. 

Lors des prĂ©cĂ©dentes tentatives d’adhĂ©sion, le principal point de blocage Ă©tait la politique commune de la pĂŞche, l’Islande refusant les quotas imposĂ©s par Bruxelles. Mais aujourd’hui, les impĂ©ratifs de sĂ©curitĂ© pourraient prendre le dessus. Si l’UE veut s’implanter durablement dans l’Arctique, elle devra cependant revoir son approche et offrir Ă  l’Islande un cadre plus flexible et stratĂ©gique. 

L’ECFR propose en outre une analyse très utile des configurations gĂ©opolitiques europĂ©ennes dans le grand nord. Le NB8 (Nordic-Baltic 8), groupement rĂ©gional informel rĂ©unissant les cinq pays nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède) et les trois États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), est ainsi devenu un acteur clĂ© de la gĂ©opolitique europĂ©enne. Initialement centrĂ© sur la coopĂ©ration Ă©conomique, dĂ©mocratique et l’intĂ©gration des États baltes Ă  l’UE et Ă  l’OTAN après la guerre froide, il a progressivement renforcĂ© son rĂ´le stratĂ©gique.  

Face Ă  la menace russe, particulièrement après 2014 et 2022, le NB8 s’est transformĂ© en un bloc de coopĂ©ration sĂ©curitaire et militaire. La proximitĂ© gĂ©ographique et les expĂ©riences historiques des pays nordiques et baltes avec l’expansionnisme russe ont façonnĂ© leur perception de la sĂ©curitĂ© et leur engagement dans la dĂ©fense rĂ©gionale.  Dans ce moment d’incertitude pour l’Europe, le groupe peut  alors Ă©merger comme un pĂ´le de stabilitĂ© et de leadership.