Agro-chimie
Comme nous l’écrivions rĂ©cemment (ES 31/8/26) l’exigence de compĂ©titivitĂ© percute frontalement les stratĂ©gies de rĂ©duction des intrants chimiques, essentielles dans le modèle agricole europĂ©en – en particulier les pesticides, dĂ©jĂ affectĂ©s par les restrictions de circulation depuis la guerre d’Iran. Malheureusement, la sĂ©cheresse et les fortes chaleurs estivales ont accentuĂ© la pression sur les exploitations europĂ©ennes, ce qui joue en faveur d’une dĂ©rĂ©gulation supplĂ©mentaire. En France, la rĂ©colte de maĂŻs devrait chuter de 35%, reprĂ©sentant 9 millions de tonnes en 2026, un bas niveau jamais atteint depuis 1980.
La baisse est généralisée à l’échelle européenne et résulte à la fois de rendements plus faibles. Dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, cela résulte d’une diminution des surfaces cultivées après ces dernières années passées en déficit hydrique.
On devine dans ce contexte que l’Union se serait idéalement tournée vers de l’importation des ressources de son partenaire ukrainien. Malheureusement, les capacités logistiques, notamment par voie fluviale, demeurent contraintes (ES 31/8/26).
Dans les faits, le prix moyen de la production agricole européenne, c’est-à -dire le revenu obtenu par l’agriculteur pour vendre sa production, a reculé de 5,8% sur un an, ce qui le fait reculer pour le troisième trimestre consécutif.
À l’inverse, le coût des intrants, c’est-à -dire semences, énergie électrique et gaz, engrais et alimentation animale, augmentent, souligne Eurostat pour la Commission européenne. C’est cet état des lieux qui alimente la demande politique d’une dérégulation des normes au profit de davantage de compétitivité économique.
La Commission a profilé un appel à la dérégulation via le paquet législatif « Omnibus X – Sécurité alimentaire et alimentation animale » qui est vivement critiqué (ES 20/4/26). Le texte prévoit notamment de supprimer, pour certaines substances, les réévaluations périodiques des pesticides, ouvrant potentiellement la voie à des autorisations illimitées.
La communauté scientifique mobilisée sur ces aspects a exprimé des inquiétudes vis à vis des risques pour la santé humaine et pour la santé de nos écosystèmes.
Une mobilisation notable, de 573 scientifiques et médecins contre l’Omnibus X de la Commission européenne, qui rappelle les controverses l’année dernière sur la loi Duplomb et ses suites, (ES 22/9/25).
Le Parlement européen, où les majorités antiécologiques se forment facilement sur la droite, pourrait encore renforcer ces assouplissements lors de l’examen du texte en octobre.
La course à la compétitivité et les nouveaux équilibres politiques ont fait de la dérégulation un grand open-bar pour le démantèlement des règles de précaution environnementales. Or, comme le résume une infographie du site Contexte, la multiplication des règles européennes encadrant les procédures de permis pour les projets industriels pourrait bien compliquer encore les choses.
Alors que la Commission veut accélérer et simplifier ces autorisations, dix textes européens adoptés ou en négociation contiennent déjà des dispositions sur les permis : environnement, industrie, biotechnologies, réseaux électriques, infrastructures énergétiques, médicaments ou matières premières critiques, technologies propres, semi-conducteurs et énergies renouvelables.
Cette superposition crée un « millefeuille » réglementaire dénoncé par les États membres et les eurodéputés. Contexte souligne ainsi un paradoxe : la volonté de simplification de Bruxelles risque de produire davantage de règles différentes et de complexifier les procédures. La crise agricole semble servir de levier pour une demande de recul des politiques de protection environnementale.
Comme le montre une enquête du Guardian, fondée sur des documents internes de Copa-Cogeca obtenus avec GRILLED, on comprend la poursuite d’une stratégie de lobbying ayant contribué à affaiblir plusieurs réformes agricoles et environnementales européennes.
En coulisses, le lobby agricole européen Copa-Cogeca, le plus grand syndicat et groupe de pression agricole en Europe, et le fabricant CropLife qui regroupe les plus grands fabricants mondiaux de produits agrochimiques (pesticides) et de semences OGM (comme Bayer), ont accueilli cet été un briefing à huis clos, le « Farmers’ Toolbox ».
L’objectif serait d’obtenir une “reconnaissance mutuelle” des pesticides, c’est-à -dire empêcher toute restriction nationale.
L’organisation, qui affirme représenter 22 millions d’agriculteurs, aurait notamment cherché à retarder puis faire abandonner le projet visant à réduire de moitié l’usage des pesticides. Ses méthodes auraient inclus des demandes d’études d’impact, la mobilisation des gouvernements nationaux, la production d’études économiques et une pression sur les eurodéputés et la Commission.
L’enquête évoque également son action sur le glyphosate, les néonicotinoïdes, les élevages industriels, la viande, les cages et le statut du loup.
