WINTER IS COMING!

WINTER IS COMING!

21 September 2026 Off By Edouard Gaudot

“Victoire historique” titraient la plupart des organes de presse en Ă©cho au triomphalisme du leader de l’AfD, Ulrich Siegmund, le soir du 6 septembre 2026, en Saxe-Anhalt. Il faudrait plutĂ´t Ă©crire “terrifiante”. Dimanche 6 septembre, la petite rĂ©gion de Saxe-Anhalt – avec ses 1,7 millions d’électeurs – s’est retrouvĂ©e au centre de l’actualitĂ© europĂ©enne en accordant 43,8 % des voix Ă  l’Alternative fĂĽr Deutschland (AfD).

Ce parti de l’extrême droite la plus dure – tellement radicale que, même à l’extrême-droite, ses amis du Parlement européen, comme le Rassemblement National, la Lega italienne, le Vox espagnol, le PVV néerlandais, l’avaient trouvé infréquentable et expulsé de leur groupe commun au Parlement européen à la veille des élections de 2024.

D’après certaines analyses, cette victoire révèle une fracture croissante au sein des droites radicales européennes entre des formations « révolutionnaires », qui souhaitent rompre avec l’ordre politique actuel, et des forces plus « conservatrices », cherchant à conquérir le pouvoir pour transformer le système de l’intérieur.

Les réactions à la victoire allemande illustrent ces divergences : Vox, Chega, la Ligue ou le Vlaams Belang saluent l’AfD, tandis que Forza Italia, au pouvoir à Rome avec G. Meloni, met en garde contre toute tentation autocratique. En France, le RN reste prudent et maintient ses distances avec l’AfD, contrairement à Reconquête. Cette diversité montre que l’extrême droite européenne n’est pas un bloc homogène.

Pour la première fois, depuis la création de la République fédérale allemande en 1949, un parti d’extrême droite arrive en tête d’une élection régionale et, largement, puisque les chrétiens-démocrates (CDU) qui dirigeaient cette région depuis la réunification ne recueillent que 17,2 % des suffrages, aucune autre formation politique ne dépassant d’ailleurs la barre des 10 %.

Comme l’analyse Le Grand Continent, le parti s’impose désormais comme un véritable « Volkspartei », progressant dans toutes les catégories de territoires et bénéficiant massivement du retour aux urnes d’anciens abstentionnistes. Son électorat est particulièrement masculin, peu diplômé et économiquement fragile.

Il y a le contexte bien sûr. Mais l’artisan de la victoire de l’AfD est aussi une figure originale du parti, Ulrich Siegmund. Avant de se lancer en politique, il dirigeait une entreprise de parfums d’ambiance à Berlin et a su adapter ses leçons de marketing à l’art du branding politique.

La communication de sa campagne le montre en tenue décontractée, sillonner la région à la rencontre de ses fans, signer des autographes, prendre des selfies, parler peu du programme et afficher un large sourire, devenu marque de fabrique. Pourtant la mise en scène de ses interactions avec son public, immédiatement relayée sur les réseaux sociaux, rappelle surtout l’influenceur d’extrême droite américain star, Charlie Kirk, et la communication MAGA.

D’ailleurs, certains participants arborent des références à l’ICE. Le programme de l’AfD passe au second plan sous cette communication rodée. Un simple détour par le site officiel de l’AfD de Saxe-Anhalt permet de constater que le parti d’extrême-droite est l’un des plus radicaux d’Europe.

Le programme de Magdebourg de l’AfD propose une rupture profonde avec l’Allemagne contemporaine, en revendiquant un retour à un modèle national, conservateur et identitaire.

Le parti entend limiter fortement l’immigration, renforcer les frontières, défendre une conception traditionnelle de la famille et remettre en cause plusieurs politiques climatiques. Il critique également l’intégration européenne et souhaite restaurer davantage de souveraineté nationale. Présenté comme un projet de « retour au passé », le programme combine protectionnisme économique, conservatisme culturel et rejet des politiques de transformation écologique.

Le Grand Continent publie et commente les 156 pages du texte adoptĂ© en Saxe-Anhalt. Ce qui frappe le lecteur attentif n’est pas tant l’insistance sur les thèmes classiques de l’extrĂŞme droite (l’immigration, la perte de l’identitĂ© nationale, la guerre culturelle) que la virulence du propos. Chacune des centaines de propositions du programme est ponctuĂ© d’un point d’exclamation, par exemple « mettre fin Ă  l’agitation perverse de gauche ! », « non au muezzin et au minaret ! ». Aucun des sujets polĂ©miques n’est contournĂ© ou Ă©dulcorĂ© : la Saxe-Anhalt doit mettre fin Ă  tout droit d’asile, y compris pour les Ukrainiens ; il faut soutenir le christianisme mais pas celui des deux principales Ă©glises d’Allemagne (luthĂ©rienne et catholique) considĂ©rĂ©es comme des sympathisantes de l’immigration de masse, apprendre le russe Ă  l’école et relancer les Ă©changes scolaires avec la Russie, honorer les soldats allemands morts pour la patrie (en omettant d’adresser la question de la Seconde Guerre Mondiale et en soulignant ironiquement la guerre de 1870 et mĂŞme 1866).

Comme l’écrivait Timur Vermess dans son roman en 2012: “il est de retour”.

Désormais, la question se pose de savoir si l’AfD peut exporter la méthode « Ulli » à l’ensemble de l’Allemagne. Ils sont pour le moment crédités de 38 % des voix dans le Meckleburg-Vorpommern , autre région d’Allemagne de l’Est qui tient son scrutin régional le 20 septembre 2026, devant un SPD à 33 %. La CDU quant à elle, risque de passer sous la barre des 5 % dans cette région.

Ce serait une nouvelle humiliation pour le chancelier F. Merz, ce qui pourrait conduire sa propre coalition Ă  le pousser vers la sortie.

Une situation inédite en Allemagne depuis Helmut Schmidt en 1982, soulignant le marasme moral d’un système politique qui était pendant longtemps un modèle de stabilité et de culture du consensus en Europe. Comme nous l’écrivions en 2024 après la victoire du FPÖ en Autriche (ES 7/10/24), l’Europe fait du déjà-vu.

La progression de l’extrême droite européenne est d’abord une insurrection populiste nourrie par les crises démocratiques, sociales et écologiques. L’AfD en Allemagne et le FPÖ en Autriche incarnent cette dynamique, qui exploite le sentiment d’abandon et la défiance envers le « système ».

En promettant de restaurer communauté et identité, ces mouvements simplifient la réalité, rejettent le pluralisme et désignent immigration et mondialisation comme responsables du déclassement. Face à cette vague brune, il est urgent de proposer une alternative démocratique et populaire, capable de reconstruire du collectif sans sacrifier diversité, complexité et libertés.

Dans ce contexte, pas sûr que la promesse du Premier ministre Ulf Kristersson de faire entrer l’extrême droite dans son gouvernement et « rendre à la Suède sa grandeur », selon la célèbre formule de Donald Trump , ait convaincu les électeurs, ce dimanche 13 septembre 2026.

Alors que les sondages le donnaient gagnant il y a encore quelques jours, l’hypothèse de voir des ministres d’extrême-droite au gouvernement semblent avoir fait pencher la balance de l’autre côté. A la clôture du scrutin, l’opposition de centre-gauche menée par Magdalena Andersson serait en tête avec 51,3 % des voix. France 24 relate que les partisans réunis scandent “pas de racistes dans nos rues”.