Couple désuni

Couple désuni

26 October 2026 0 By Edouard Gaudot

Paris et Berlin veulent-ils encore d’une défense européenne ? Une note du GRIP de septembre dernier analyse l’échec du SCAF (ES 19/1/26 et 23/2/26, et 7/4/26) , programme franco-allemand rejoint par l’Espagne en 2019, dont l’avion de combat de nouvelle génération a été abandonné en juin 2026. Après neuf ans de négociations, le projet a échoué sur des divergences concernant les caractéristiques de l’appareil, la gouvernance industrielle et le partage des tâches, notamment entre Dassault et Airbus.  

D’après le GRIP, trois voies s’ouvrent : poursuivre la coopération sur les autres composantes du SCAF, comme les drones (ES 6/7/26), développer deux avions distincts ou rechercher de nouveaux partenaires. Cet échec illustre les difficultés structurelles de la coopération européenne en matière d’armement et pose la question de l’autonomie stratégique du continent.

Après le SCAF, c’est le programme franco-allemand MGCS, lancé en 2017 pour remplacer les chars Leclerc et Leopard 2, qui est abandonné, après des années de retards et de rivalités industrielles entre KNDS et Rheinmetall. Dans le Monde, le chef d’état-major français déplore le retrait allemand du projet initial, tandis que Paris et Berlin affirment que la coopération se poursuit, recentrée sur les technologies collaboratives, la robotisation et la connectivité. Face au calendrier repoussé à la fin des années 2040, la France envisage un char intermédiaire national, avec des études dès 2027. Un échec qui illustre les difficultés persistantes de la coopération industrielle de défense européenne. 

Pourtant, la nécessité d’un outil militaire européen et opérationnel devient pressant. Selon certains experts en stratégie, note L’Express, les préparatifs militaires russes actuels semblent viser des objectifs dépassant la seule guerre en Ukraine. Le renforcement des forces, la réorganisation de l’industrie de défense et l’adaptation de l’économie russe alimentent les inquiétudes européennes.

Cette évolution impose aux Européens d’anticiper une menace durable, de renforcer leurs capacités militaires et leur coopération industrielle, et de ne pas limiter leur stratégie à un soutien ponctuel à Kiev. Faute de préparation, le continent risque de subir un rapport de force défavorable face à Moscou.

Toutefois, la vague d’investissements massifs ne signifie pas nécessairement une Europe plus forte. La montée de l’AfD (ES 14/9/26), ouvertement alignée à Moscou, dans une Allemagne fortement réarmée est aussi source d’inquiétude chez ses voisins. En effet, l’extrême -droite allemande, qui vient de frapper quelques grands coups électoraux ne se contente pas de vouloir retirer à l’Ukraine tout soutien militaire. Elle s’oppose aussi à toute  européanisation des efforts de défense. En revanche, elle se félicite du réarmement du pays, soutient une remilitarisation inquiétante, et certains de ses militants se permettent des provocations de mauvais goût en évoquant une nouvelle conquête de l’Alsace-Lorraine.  

Comme le notent certains observateurs, le réarmement allemand est nécessaire face à la menace russe et aux incertitudes sur l’engagement américain, mais il ravive les craintes de domination de Berlin. Certes, Friedrich Merz veut faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle européenne d’ici 2039. Pourtant, l’Allemagne privilégie les achats nationaux et américains, au détriment des coopérations européennes. Comment ancrer la puissance allemande dans des structures européennes ?

Les investissements lancés par les États membres de l’UE, et soutenus financièrement par des mécanismes européens, sont avant tout nationaux et non coordonnés, notent Thierry Chopin et Samuel B. H. Faure dans Le Grand Continent. Leur analyse souligne combien le réarmement européen se heurte à un verrou bureaucratique et industriel national. Malgré une hausse de plus de 45 % des dépenses militaires depuis 2022, l’Europe reste dépendante des équipements américains, tandis que les États privilégient leurs industries nationales. Moins de 20 % des équipements de défense sont acquis dans le cadre de coopérations européennes.

Cette fragmentation multiplie les programmes, réduit l’interopérabilité et dilue l’efficacité des dépenses. Les auteurs préconisent de renforcer les financements européens, d’orienter les budgets nationaux vers les achats communs, de consolider l’industrie et d’européaniser les administrations.

L’enjeu est de transformer l’ambition politique en capacités opérationnelles d’ici 2030. Outre des pertes considérables d’argent, pareilles divisions ne peuvent qu’approfondir les vulnérabilités et le retard technologique et opérationnel de l’Europe. Ce retard risque d’être renforcé par une absence d’interopérabilité de ses nouveaux systèmes, alors même que les cyberattaques paralysent toujours plus la société civile.