RED FLAMINGOS
Depuis fin mai 2026, des milliers d’Albanais manifestent contre un projet de complexe touristique de luxe porté par ivanka Trump et Jared Kushner, accusé de menacer la zone protégée de Vjosa-Narta, habitat des flamants roses.
Baptisée « révolution des flamants roses », la mobilisation a rapidement dépassé la seule défense de l’environnement pour dénoncer la corruption, l’opacité des investissements et les liens entre pouvoir politique et milieux d’affaires.
Les manifestants réclament désormais la démission du Premier ministre Edi Rama, qu’ils accusent de favoriser un système oligarchique avec une vision très limitée de l’Etat de droit.
On relèvera par ailleurs, que les citoyens et citoyennes d’Albanie manifestent régulièrement, depuis plusieurs années, pour dénoncer le laxisme des autorités devant les violences sexuelles et autre trafics finançant la pègre.
Le projet immobilier Trump contesté prévoit un complexe touristique de luxe porté par Affinity Partners, la société de Jared Kushner, sur la côte protégée de Vjosa-Narta, près de Zvërnec, et aussi sur l’île de Sazan. Il comprendrait des hôtels, des villas et des aménagements haut de gamme, avec un investissement annoncé autour de 1,4 milliard d’euros, parfois présenté par le gouvernement comme beaucoup plus élevé.
Les opposants dénoncent surtout la destruction d’une zone humide sensible qui abrite des flamants roses, des phoques et des tortues marines, ainsi que des soupçons d’opacité foncière et de favoritisme politique.
Scientifiques, écologistes et habitants craignent la destruction d’un des derniers écosystèmes méditerranéens préservés, refuge de nombreuses espèces menacées, dont les flamants roses. Ce mouvement citoyen inédit constitue le plus important défi à son pouvoir depuis son arrivée au gouvernement. Un « réveil civique » souligne l’écrivain albanais Fatos Lubonja, contre la corruption, l’autoritarisme et la captation du pays par des intérêts privés.
Au-delà du projet immobilier lié à la famille Trump, il voit une jeunesse refusant la « vassalité » et appelant l’Europe à défendre réellement l’État de droit. L’affaire met également en lumière les tensions entre ambitions économiques, protection de la biodiversité et exigences de l’Union européenne dans le processus d’adhésion de l’Albanie. Un nouveau test démocratique pour l’Europe, explique la RTBF.
La révolte des flamants roses en Albanie est paradoxalement un symptôme de la force du droit européen. Les projets d’aménagements de la côte albanaise au profit de quelques milliardaires d’inspiration trumpienne sont une évidente privatisation de l’espace public. Mais ils sont aussi une anticipation des contraintes juridiques que l’adhésion de l’Albanie à l’UE représenteraient pour leur réalisation. Construire et détruire avant que cela ne soit plus possible.
En effet, quand un pays se prépare à rejoindre l’UE, il doit mettre son droit en conformité avec celui des autres membres. Ce long processus d’adaptation, au long des négociations d’adhésion, fait progressivement passer dans la législation nationale l’ensemble de « l’acquis communautaire ».
Ces mythiques 80.000 pages qui contiennent l’ensemble des droits et obligations communs constituant le corpus juridique de l’UE et intĂ©grĂ©s dans les systèmes juridiques des États membres de l’UE.
Parmi ces obligations figurent de nombreuses dispositions de protection de la nature, le droit environnemental étant l’une des plus anciennes (directive oiseaux dès 1979) et des plus originales formes de législation européenne.
Tout juste entrée dans l’UE, la Pologne avait découvert qu’on ne badine pas avec ces règles lors de la tentative par le gouvernement nationaliste-conservateur PiS de J. Kaczynski de percer une autoroute à travers la zone Natura 2000 de la vallée de la Rospuda (cf. cette carte des sites Natura 2000) – pour se heurter aux activistes écologistes et surtout à la Commission européenne, garante du respect des règles communes.
Outre les zones humides, le droit européen protège tout particulièrement les zones côtières par un ensemble d’outils : directives sur l’eau, le milieu marin, les inondations et les eaux usées, ainsi que la planification de l’espace maritime.
Il vise à réduire la pollution, préserver les habitats, surveiller l’état écologique et prévenir les risques climatiques, notamment l’érosion et les submersions. L’Union privilégie aussi une gestion intégrée, qui coordonne protection environnementale, activités économiques et aménagement du littoral. L’objectif est de concilier usage et conservation dans des espaces particulièrement vulnérables.
Or, pour les lois, il y a la lettre et l’esprit. En Albanie une révolte citoyenne pour empêcher un projet pharaonique d’aménagement sur la côte sud met à jour les ambivalences du gouvernement dans sa marche à l’UE – et jettent une lumière crue sur la profonde corruption des institutions albanaise.
Selon certains observateurs, les manifestations de la « révolution des flamants roses » révèlent le fossé entre les réformes affichées et leur application réelle. Les protestataires dénoncent la corruption, l’accaparement des terres publiques et le manque de respect de l’État de droit. Selon eux, le principal obstacle à l’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne n’est plus l’adoption de lois, mais l’absence de volonté politique pour les faire respecter.
Ils appellent l’UE Ă ne pas se contenter des promesses du gouvernement d’Edi Rama, mais Ă soutenir les exigences de transparence, de justice et de responsabilitĂ© portĂ©es par la sociĂ©tĂ© civile.
Les citoyens réclament Etat de droit exigeant et protection élevée de la nature : c’est un véritable test d’européanisation pour l’Albanie.
