Géants Verts
Il ne suffit pas de décréter “stratégique” une activité industrielle – il faut encore lui offrir les moyens de se développer. La start-up Carbon a récemment annoncé son abandon du projet de gigafactory de panneaux photovoltaïques à Fos-sur-Mer, initialement présenté comme un pilier de la souveraineté industrielle européenne dans le solaire.
L’usine devait représenter un investissement de plus d’1,5 milliard d’euros et créer environ 3 000 emplois. Malgré des autorisations administratives obtenues et un fort soutien politique local, l’entreprise n’a pas réussi à sécuriser les financements nécessaires. Elle invoque surtout le manque de visibilité sur le marché européen du solaire et l’absence de mécanismes de protection efficaces face à la concurrence asiatique. Ce retrait illustre les difficultés de la réindustrialisation verte en Europe.
Les faillites successives de Northvolt (ES 20/10/24), Morrow et Carbon, donc, illustrent les difficultés structurelles des “champions verts” européens de la transition énergétique. Présentées comme des piliers de la souveraineté industrielle européenne dans les batteries ou le solaire, ces entreprises n’ont pas résisté à la concurrence asiatique, notamment chinoise, ni aux besoins massifs de capitaux pour passer à l’échelle industrielle.
Le cas Northvolt, ancien fleuron suédois des batteries, est devenu emblématique d’un modèle économique fragile reposant sur l’endettement et les subventions publiques. Morrow Batteries, start-up européenne ambitieuse du secteur des batteries, a déposé le bilan début mai 2026, illustrant la « vallée de la mort » industrielle du secteur, selon Numerama.
Malgré des débuts de production en Norvège, l’entreprise n’a pas réussi à sécuriser les financements nécessaires à son passage à l’échelle industrielle face à la concurrence asiatique et au manque de liquidités. Morrow a suivi le même chemin que Northvolt avec une faillite rapide, tandis que Carbon a abandonné son projet de gigafactory.
Ces échecs révèlent un décalage entre les ambitions de la décarbonation et la réalité industrielle européenne. Ils soulignent surtout les failles dans les politiques publiques et les incohérences entre les différentes politiques européennes. On pense en particulier à la poursuite de politiques commerciales d’ouverture, mais aussi à l’exposition des industries européennes stratégiques à une concurrence féroce – et déloyale – venant de Chine, pour ne citer que celle-ci.
Alors que l’UE et ses Etats membres découvrent les difficultés de la mise en place d’une “politique industrielle” à l’échelle européenne, la question sur le coût réel de la décarbonation ne semble toujours pas tranchée. Entre le court-termisme des horizons politiques et la nécessité d’une transformation à long terme, les gouvernements semblent hésiter à sacrifier demain pour aujourd’hui.
Pourtant, pas moins de douze conseils scientifiques européens alertent sur les risques d’un affaiblissement du système d’échange de quotas d’émission (ETS) de l’UE. Alors que plusieurs États membres, dont la Pologne et l’Italie, demandent des assouplissements ou des retards dans l’extension du marché carbone aux bâtiments et aux transports, ces experts estiment qu’un tel recul augmenterait les coûts économiques à long terme.
Selon eux, réduire la portée du système ou retarder ses réformes, comme cela est discuté actuellement dans les institutions (ES 14/4/25) prolongerait la dépendance de l’Europe aux énergies fossiles, renforcerait la vulnérabilité aux crises énergétiques et nuirait à la compétitivité industrielle. Ils appellent les institutions européennes à maintenir une trajectoire ambitieuse de tarification du carbone.
Pourtant, les perspectives industrielles sont réelles, comme le rappelle le site Connaissance des Energies : selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le marché des voitures électriques a poursuivi sa forte croissance en 2025, avec plus de 20 millions de véhicules vendus dans le monde, soit environ un quart des ventes mondiales de voitures neuves.
L’Europe et la Chine restent les principaux moteurs de cette dynamique, tandis que les États-Unis accusent un retard relatif. L’AIE observe toutefois un début d’année 2026 contrasté, marqué par un recul global des ventes d’environ 8 % au premier trimestre, principalement lié à des changements de politiques publiques en Chine et aux États-Unis.
Cette baisse masque néanmoins des hausses importantes en Europe et dans plusieurs marchés émergents.
L’agence prévoit environ 23 millions de ventes sur l’ensemble de 2026 et souligne que la transition reste portée par la baisse des coûts des batteries, l’extension des infrastructures de recharge et les politiques climatiques, malgré des incertitudes réglementaires.
Devant les échecs répétés des “stratégies européennes” de gigabatteries (cf. supra) il est peut-être temps de changer la méthode pour offrir une chance aux industries européennes face à la puissance chinoise.
