RED FLAMINGOS

RED FLAMINGOS

6 July 2026 Off By Edouard Gaudot

Depuis fin mai 2026, des milliers d’Albanais manifestent contre un projet de complexe touristique de luxe porté par ivanka Trump et Jared Kushner, accusé de menacer la zone protégée de Vjosa-Narta, habitat des flamants roses.

Baptisée « révolution des flamants roses », la mobilisation a rapidement dépassé la seule défense de l’environnement pour dénoncer la corruption, l’opacité des investissements et les liens entre pouvoir politique et milieux d’affaires.

Les manifestants rĂ©clament dĂ©sormais la dĂ©mission du Premier ministre Edi Rama, qu’ils accusent de favoriser un système oligarchique avec une vision très limitĂ©e de l’Etat de droit.

On relèvera par ailleurs, que les citoyens et citoyennes d’Albanie manifestent rĂ©gulièrement, depuis plusieurs annĂ©es, pour dĂ©noncer le laxisme des autoritĂ©s devant les violences sexuelles et autre trafics finançant la pègre.

Le projet immobilier Trump contestĂ© prĂ©voit un complexe touristique de luxe portĂ© par Affinity Partners, la sociĂ©tĂ© de Jared Kushner, sur la cĂ´te protĂ©gĂ©e de Vjosa-Narta, près de ZvĂ«rnec, et aussi sur l’île de Sazan. Il comprendrait des hĂ´tels, des villas et des amĂ©nagements haut de gamme, avec un investissement annoncĂ© autour de 1,4 milliard d’euros, parfois prĂ©sentĂ© par le gouvernement comme beaucoup plus Ă©levĂ©.

Les opposants dénoncent surtout la destruction d’une zone humide sensible qui abrite des flamants roses, des phoques et des tortues marines, ainsi que des soupçons d’opacité foncière et de favoritisme politique.

Scientifiques, Ă©cologistes et habitants craignent la destruction d’un des derniers Ă©cosystèmes mĂ©diterranĂ©ens prĂ©servĂ©s, refuge de nombreuses espèces menacĂ©es, dont les flamants roses. Ce mouvement citoyen inĂ©dit constitue le plus important dĂ©fi Ă  son pouvoir depuis son arrivĂ©e au gouvernement. Un « rĂ©veil civique » souligne l’écrivain albanais Fatos Lubonja, contre la corruption, l’autoritarisme et la captation du pays par des intĂ©rĂŞts privĂ©s.

Au-delĂ  du projet immobilier liĂ© Ă  la famille Trump, il voit une jeunesse refusant la « vassalité » et appelant l’Europe Ă  dĂ©fendre rĂ©ellement l’État de droit. L’affaire met Ă©galement en lumière les tensions entre ambitions Ă©conomiques, protection de la biodiversitĂ© et exigences de l’Union europĂ©enne dans le processus d’adhĂ©sion de l’Albanie. Un nouveau test dĂ©mocratique pour l’Europe, explique la RTBF

La rĂ©volte des flamants roses en Albanie est paradoxalement un symptĂ´me de la force du droit europĂ©en. Les projets d’amĂ©nagements de la cĂ´te albanaise au profit de quelques milliardaires d’inspiration trumpienne sont une Ă©vidente privatisation de l’espace public. Mais ils sont aussi une anticipation des contraintes juridiques que l’adhĂ©sion de l’Albanie Ă  l’UE reprĂ©senteraient pour leur rĂ©alisation. Construire et dĂ©truire avant que cela ne soit plus possible.

En effet, quand un pays se prépare à rejoindre l’UE, il doit mettre son droit en conformité avec celui des autres membres. Ce long processus d’adaptation, au long des négociations d’adhésion, fait progressivement passer dans la législation nationale l’ensemble de « l’acquis communautaire ».

Ces mythiques 80.000 pages qui contiennent l’ensemble des droits et obligations communs constituant le corpus juridique de l’UE et intĂ©grĂ©s dans les systèmes juridiques des États membres de l’UE.

Parmi ces obligations figurent de nombreuses dispositions de protection de la nature, le droit environnemental étant l’une des plus anciennes (directive oiseaux dès 1979) et des plus originales formes de législation européenne.

Tout juste entrĂ©e dans l’UE, la Pologne avait dĂ©couvert qu’on ne badine pas avec ces règles lors de la tentative par le gouvernement nationaliste-conservateur PiS de J. Kaczynski de percer une autoroute Ă  travers la zone Natura 2000 de la vallĂ©e de la Rospuda (cf. cette carte des sites Natura 2000) – pour se heurter aux activistes Ă©cologistes et surtout Ă  la Commission europĂ©enne, garante du respect des règles communes.

Outre les zones humides, le droit europĂ©en protège tout particulièrement les zones cĂ´tières par un ensemble d’outils : directives sur l’eau, le milieu marin, les inondations et les eaux usĂ©es, ainsi que la planification de l’espace maritime.

Il vise Ă  rĂ©duire la pollution, prĂ©server les habitats, surveiller l’état Ă©cologique et prĂ©venir les risques climatiques, notamment l’érosion et les submersions. L’Union privilĂ©gie aussi une gestion intĂ©grĂ©e, qui coordonne protection environnementale, activitĂ©s Ă©conomiques et amĂ©nagement du littoral. L’objectif est de concilier usage et conservation dans des espaces particulièrement vulnĂ©rables. 

Or, pour les lois, il y a la lettre et l’esprit. En Albanie une révolte citoyenne pour empêcher un projet pharaonique d’aménagement sur la côte sud met à jour les ambivalences du gouvernement dans sa marche à l’UE – et jettent une lumière crue sur la profonde corruption des institutions albanaise.

Selon certains observateurs, les manifestations de la « révolution des flamants roses » révèlent le fossé entre les réformes affichées et leur application réelle. Les protestataires dénoncent la corruption, l’accaparement des terres publiques et le manque de respect de l’État de droit. Selon eux, le principal obstacle à l’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne n’est plus l’adoption de lois, mais l’absence de volonté politique pour les faire respecter.

Ils appellent l’UE Ă  ne pas se contenter des promesses du gouvernement d’Edi Rama, mais Ă  soutenir les exigences de transparence, de justice et de responsabilitĂ© portĂ©es par la sociĂ©tĂ© civile.

Les citoyens réclament Etat de droit exigeant et protection élevée de la nature : c’est un véritable test d’européanisation pour l’Albanie.