Concurrence verte

Concurrence verte

8 June 2026 0 By Edouard Gaudot

Comment la politique de concurrence peut-elle devenir un outil central de la transition Ă©cologique ? Selon certains experts, le droit de la concurrence n’est pas seulement Ă©conomique, mais aussi climatique, car il influence fortement les comportements des entreprises. Simon Holmes, par exemple, propose deux usages complĂ©mentaires. D’une part, une approche active (par l’épĂ©e) qui permet de sanctionner ou prĂ©venir les pratiques nuisibles Ă  l’environnement : ententes sur les normes environnementales, abus de position dominante (pollution, externalitĂ©s non prises en compte), ou fusions qui renforcent des acteurs moins durables au dĂ©triment d’innovations vertes. D’autre part, une approche dĂ©fensive (un bouclier) qui consiste Ă  autoriser et encadrer les coopĂ©rations entre entreprises nĂ©cessaires Ă  la transition Ă©cologique, comme la rĂ©duction collective des Ă©missions ou le dĂ©veloppement de chaĂ®nes d’approvisionnement durables. 

Que ce soit en matière de lutte contre le changement climatique et de recherche de la soutenabilitĂ©, ou de politique industrielle, les règles de la concurrence et les instruments de marchĂ© finissent par trouver leurs limites. Les limites du cadre actuel, souvent trop restrictif pour les collaborations vertes, plaident pour des lignes directrices plus claires. L’UE pourrait ainsi intĂ©grer pleinement la biodiversitĂ© et Ă  mieux utiliser ces outils dans la lutte climatique globale. 

En fusionnant les portefeuilles du Green Deal et de la Concurrence, et en les confiant Ă  Teresa Ribera (ES 9/9/22), la nouvelle Commission von der Leyen semblait tenter de dĂ©velopper cette logique (ES 24/11/24). Ainsi, en avril 2026, la Commissaire europĂ©enne Ă  la concurrence, expliquait Ă  The Economist la nouvelle approche de Bruxelles concernant les fusions d’entreprises. Son objectif est de trouver un Ă©quilibre entre deux impĂ©ratifs : permettre aux entreprises europĂ©ennes d’atteindre une taille suffisante pour rivaliser avec les gĂ©ants amĂ©ricains et chinois, tout en prĂ©servant une concurrence effective au sein du marchĂ© unique.

DĂ©sormais, la Commission dĂ©fend une modernisation des règles de contrĂ´le des concentrations, les premières rĂ©visĂ©es en profondeur depuis plus de vingt ans. Les nouvelles lignes directrices accorderont davantage de poids Ă  l’innovation, Ă  l’investissement, Ă  la rĂ©silience Ă©conomique, Ă  la sĂ©curitĂ© des approvisionnements et Ă  la compĂ©titivitĂ© mondiale, plutĂ´t qu’aux seuls effets de court terme sur les prix. Selon elle, la mission fondamentale de la politique de concurrence reste inchangĂ©e : empĂŞcher les abus de pouvoir de marchĂ© et protĂ©ger les consommateurs. Les fusions ne seront favorisĂ©es que lorsqu’elles dĂ©montreront des bĂ©nĂ©fices Ă©conomiques rĂ©els et vĂ©rifiables, selon Bloomberg.

En rĂ©sumĂ©, la Commissaire plaide pour une politique de concurrence plus stratĂ©gique et adaptĂ©e au contexte gĂ©opolitique actuel, mais sans sacrifier les principes qui ont fait la force du marchĂ© unique europĂ©en. Elle insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de crĂ©er artificiellement des « champions europĂ©ens » ni de tolĂ©rer des positions dominantes. La concurrence demeure le principe central.

Mais ele souligne enfin que la compĂ©titivitĂ© europĂ©enne dĂ©pend aussi d’une meilleure intĂ©gration du marchĂ© unique, des marchĂ©s de capitaux, de l’énergie et des tĂ©lĂ©communications. La rĂ©forme des règles de fusion est donc un outil important, mais insuffisant Ă  elle seule pour renforcer l’économie europĂ©enne. 

La position de Ribera semble marquĂ©e par le rĂ©alisme en matière de politique Ă©cologique, conforme Ă  ce que prĂ©conisent certains experts. Dans une rĂ©flexion pour le Grand Continent, Emmanuel GuĂ©rin proposait une relecture gĂ©opolitique de la transition Ă©nergĂ©tique. Il affirme que la dĂ©carbonation ne constitue pas une pacification du monde, mais au contraire une reconfiguration des rapports de puissance dans un contexte de rivalitĂ© accrue et de fragmentation gĂ©opolitique.  

La transition crée une nouvelle géoéconomie fondée sur les chaînes de valeur, les minerais critiques, les capacités industrielles et les normes, où les points de passage intermédiaires (raffinage, transformation, finance, assurance) deviennent des leviers stratégiques.

La Chine a pris une avance dĂ©cisive grâce Ă  une stratĂ©gie intĂ©grĂ©e (ES 15/7/24, entre autres), tandis que les États-Unis adoptent une posture instable et l’Europe reste incomplète mais potentiellement puissante. Les chaĂ®nes de valeur deviennent des instruments de coercition, rendant la transition Ă  la fois plus conflictuelle et plus coĂ»teuse.  

L’écologie devient ainsi une dimension centrale de la puissance. E. GuĂ©rin dĂ©fend ainsi une approche rĂ©aliste : organiser une compĂ©tition maĂ®trisĂ©e Ă  court terme, construire des rapports de force Ă  moyen terme et reconstruire une coopĂ©ration internationale conditionnelle Ă  long terme.

La transition Ă©nergĂ©tique est dĂ©crite comme un champ de bataille gĂ©opolitique total, oĂą rĂ©alisme stratĂ©gique et ambition climatique doivent ĂŞtre combinĂ©s.