Anti-Green Deal

Anti-Green Deal

9 February 2026 Off By Edouard Gaudot

Le contraste est sĂ©vère, et n’a pas Ă©chappĂ© aux principaux concernĂ©s. Dans un post Linkedin, la responsable du European Environmental Bureau, un think tank spĂ©cialisĂ© sur les politiques Ă©cologiques de l’UE, alerte sur une Europe Ă  double standard, dont les pratiques affaiblissent la dĂ©mocratie, remplacent la transparence par l’influence des puissants et Ă©rodent les principes fondateurs de l’UE. Tandis que les votes au Parlement europĂ©en attaquent la sociĂ©tĂ© civile et les ONG et leur contestent les fonds publics – un vieux cheval de bataille de la droite europĂ©enne (ES 3/2/25) – Commissaires et chefs de gouvernement se pressent aux sommets des reprĂ©sentants de l’industrie. 

Juste avant les Ă©lections de 2024, les reprĂ©sentants de l’industrie lourde europĂ©enne (chimie, automobile, etc.) s’étaient rĂ©unis Ă  Anvers pour le « Sommet europĂ©en de l’industrie ». Il avait dĂ©bouchĂ© sur une dĂ©claration visant Ă  remplacer le Green Deal par un “Industrial deal Â».

L’objectif, Ă  peine dissimulĂ©, Ă©tait de peser sur les ambitions europĂ©ennes en matière de rĂ©glementation environnementale, et notamment sur les normes et règlements initiĂ©s par le Green Deal. Forts d’une majoritĂ© politique obtenue en juin 2024 (ES 23/6/24), ces vellĂ©itĂ©s dĂ©constructrices ont largement contribuĂ© Ă  l’émergence et Ă  la lĂ©gitimation du paquet lĂ©gislatif Omnibus (ES 20/1/25).  

Depuis, le sommet d’Anvers est devenu un point de rencontre des industriels et des reprĂ©sentants politiques europĂ©ens ; l’édition 2026 ne dĂ©rogeant pas Ă  la règle, dans un contexte oĂą la dĂ©rĂ©gulation fait florès. A un point tel qu’Euractiv considère qu’on y voit mieux “qui dirige rĂ©ellement l’Europe”: « Le sommet d’Anvers de cette annĂ©e cĂ©lèbre la nouvelle relation symbiotique entre Bruxelles et les grandes entreprises », a affirmĂ© Vicky Cann, militante au sein de l’observatoire Corporate Europe Observatory, qui surveille les activitĂ©s des groupes de pression. 

Le succès du Sommet d’Anvers marque sans aucun doute la fĂ©brilitĂ© qui s’est emparĂ©e des milieux Ă©conomiques europĂ©ens dans la course mondiale Ă  la compĂ©titivitĂ©. Dans un premier temps, le 9 fĂ©vrier 2026, la prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, a adressĂ© une lettre aux chefs d’État et de gouvernement.

Elle y alerte sur les effets de la fragmentation rĂ©glementaire au sein de l’Union, qu’elle compare Ă  des barrières commerciales Ă©quivalant Ă  des droits de douane de 45 % sur les biens et de 110 % sur les services. Elle annonce par ailleurs une « initiative ciblĂ©e » visant la surtransposition du droit europĂ©en, pratique par laquelle certains États membres ajoutent des exigences nationales supplĂ©mentaires aux normes adoptĂ©es Ă  Bruxelles. 

C’est dans cette séquence que s’est tenue, ce 11 février, la troisième édition du Sommet d’Anvers, en présence du Chancelier allemand Friedrich Merz, d’Emmanuel Macron et d’Ursula von der Leyen.

Le Premier ministre belge Bart De Wever, se rĂŞvant en MoĂŻse, avait exhortĂ©, dans une tournure quelque peu messianique, les reprĂ©sentants de ces industries Ă  formuler « leurs dix commandements ». La question de l’influence des lobbies semble, dans ce contexte, ne mĂŞme plus se poser.

Ce sommet de l’industrie, et plus largement le processus de dĂ©rĂ©gulation environnementale qu’il accompagne et encourage, s’inscrivent dans une logique de course Ă  la compĂ©titivitĂ© au sein d’une industrie globalisĂ©e. Ainsi, la communication officielle de la prĂ©sidence de la RĂ©publique rappelle combien les promesses de croissance verte semblent dĂ©sormais lointaines, confirmant le glissement d’un horizon Ă©cologique vers un impĂ©ratif prioritaire de compĂ©titivitĂ©. 

Le site Contexte revient en dĂ©tails sur les Ă©changes. RĂ©unis par le Cefic, l’union des industries chimiques, les participants ont concentrĂ© leurs discussions sur la compĂ©titivitĂ© europĂ©enne, les coĂ»ts de l’énergie et du carbone, et l’avenir des industrie  Ă©nergo-intensives. Les dĂ©bats ont Ă©tĂ© marquĂ©s par de fortes divergences sur le marchĂ© du carbone (ETS) : les industriels dĂ©noncent un prix du COâ‚‚ pĂ©nalisant, tandis que les Ă©nergĂ©ticiens dĂ©fendent son rĂ´le climatique. Le message final, consensuel, appelle Ă  baisser les coĂ»ts Ă©nergĂ©tiques et Ă  accĂ©lĂ©rer l’investissement industriel.

La rencontre a aussi mis en avant la demande d’un agenda europĂ©en plus favorable Ă  l’industrie, en lien Ă©troit avec la Commission et les États membres, au dĂ©triment d’objectifs climatiques jugĂ©s trop contraignants par certains acteurs. Un rapport commandĂ© par le Cefic au cabinet Deloitte, en marge du sommet d’Anvers, Ă©voque un « net dĂ©clin » industriel depuis la dĂ©claration de 2024 : 83 % des indicateurs clĂ©s ne se seraient pas amĂ©liorĂ©s, tandis que les États-Unis et la Chine consolideraient leurs positions. Les prix de l’énergie, la complexitĂ© rĂ©glementaire et la fragmentation des financements sont dĂ©signĂ©s comme autant de facteurs structurels responsables du dĂ©crochage industriel europĂ©en. 

Un potentiel accord sur la relance de la croissance de l’Union europĂ©enne pourrait cependant voir le jour lors du Conseil europĂ©en du 19 mars 2026. Ursula von der Leyen et la Commission europĂ©enne ont dĂ©voilĂ© une feuille de route ambitieuse en cinq piliers qui sera formellement prĂ©sentĂ©e durant le Conseil europĂ©en.  

L’idĂ©e la plus novatrice est de crĂ©er un statut d’entreprise europĂ©en unique (“EU Inc”) pour immatriculer partout dans l’Union europĂ©enne en 48 heures, en ligne, avec un seul corpus de règles.

Comme nous l’écrivions la semaine dernière (ES 9/2/26), le principal point de tension porte sur la « prĂ©fĂ©rence europĂ©enne », fortement soutenue par la France, mais nettement contestĂ©e par l’Allemagne. Son argumentaire est repris aussi par une Ă©tude du think tank Bruegel qui dĂ©fend une “politique industrielle ouverte et coopĂ©rative Ă  l’international” pour rester conforme aux engagements commerciaux mondiaux, rĂ©duire les dĂ©pendances dangereuses et accĂ©lĂ©rer la transition Ă©nergĂ©tique en travaillant avec des partenaires fiables. Cela permettrait de crĂ©er des chaĂ®nes de valeur diversifiĂ©es et rĂ©silientes sans fermer le marchĂ© europĂ©en aux partenaires internationaux.

Le compromis qui se dessine pourrait consister Ă  instaurer, dans quelques secteurs stratĂ©giques, des mesures douanières proportionnĂ©es et ciblĂ©es, plutĂ´t qu’une logique de muraille protectionniste autour de l’Union europĂ©enne. 

Il semble que les logiques qui sous-tendent la poursuite des accords de commerce “à l’ancienne” soient aussi le frein majeur Ă  l’émergence d’une politique industrielle europĂ©enne, comme nous le suggĂ©rions Ă  propos du Mercosur (ES 2/2/26).