MUSKARADES
C’est l’une des bases de l’Etat de droit : la solidité des institutions dépend des équilibres entre les différents pouvoirs. Comme nous l’avons régulièrement souligné ici (ES 12/1/26), la régulation des Big Tech nous offre aujourd’hui une véritable expérience in vivo des divergences de valeurs et de culture juridique de part et d’autre de l’Atlantique. En particulier sur la liberté d’expression, dont un documentaire récent de la BBC, Speechless, retraçait les excès idéologiques et le backlash historique liés aux conceptions absolutistes de cette liberté fondamentale partagée par les Etats-Unis et l’Europe.
Le 3 fĂ©vrier 2026, le House Judiciary Committee amĂ©ricain publiait un rapport de 160 pages, construit Ă partir de dizaines de milliers de documents internes obtenus par subpoena auprès de Meta, Google, TikTok, X et d’autres.
Son titre ne s’embarrasse pas de nuances : «The Foreign Censorship Threat, Part II: Europe’s Decade-Long Campaign to Censor the Global Internet». Selon ce document, la Commission europĂ©enne aurait organisĂ© des rĂ©unions Ă huis clos avec les plateformes avant les Ă©lections françaises de 2024, pour pousser Ă une modĂ©ration renforcĂ©e des contenus — notamment sur l’immigration et les rĂ©cits souverainistes.
Ce rapport Ă©mane de parlementaires rĂ©publicains, prĂ©sidĂ©s par Jim Jordan, dans un contexte de tensions transatlantiques exacerbĂ©es et de proximitĂ© assumĂ©e avec E. Musk. Ses conclusions sont partisanes. La Commission les a qualifiĂ©es d’«absurdes et complètement infondĂ©es».
Mais — et c’est lĂ que le bât blesse — l’intĂ©rĂŞt du document rĂ©side moins dans ses conclusions que dans les pièces qu’il expose : des Ă©changes entre fonctionnaires europĂ©ens et dirigeants de plateformes que nous n’aurions jamais vus sans la puissance du subpoena amĂ©ricain. Le rapport dĂ©crit un modèle de dĂ©lĂ©gation : la Commission ne censurerait pas directement, elle s’appuierait sur un Ă©cosystème de fact-checkers et d’ONG — souvent financĂ©s ou labellisĂ©s par des institutions europĂ©ennes — pour Ă©tiqueter la dĂ©sinformation et orienter les retraits, notamment sur des sujets comme l’immigration ou les politiques migratoires. Ce modèle pose une vraie question dĂ©mocratique : qui dĂ©signe ces fact-checkers ? Selon quels critères ? Avec quelle redevabilitĂ© ?
Le DSA intègre officiellement, depuis fĂ©vrier 2025, un Code de conduite sur la dĂ©sinformation, signĂ© par plus de quarante acteurs — plateformes, annonceurs, fact-checkers. Le mĂ©canisme de «rĂ©ponse rapide», activĂ© en mars 2026 avant les Ă©lections hongroises, illustre concrètement jusqu’oĂą peut aller ce système.
Au-delĂ du droit, il y a la politique. L’application des règles europĂ©ennes n’est pas qu’une seule question de compliance – il y a aussi le timing politique, et le contexte gĂ©opolitique, en particulier alors que les EuropĂ©ens ont terriblement besoin des Etats-Unis dans leur stratĂ©gie de soutien Ă l’effort de guerre ukrainien. Ainsi, le site Contexte titrait «La Commission sort enfin les griffes contre X» — le mot «enfin» rĂ©sumant Ă lui seul deux ans d’atermoiements, de pressions et de procĂ©dures.
Premier grief : le badge bleu. Autrefois symbole de vĂ©rification d’identitĂ© gratuit, il est dĂ©sormais vendu 7 euros par mois Ă quiconque veut l’acheter, sans aucun contrĂ´le d’authenticitĂ© — un «dark pattern» qui induit les utilisateurs en erreur sur la fiabilitĂ© des comptes avec lesquels ils interagissent.
Deuxième grief : le registre publicitaire, dĂ©libĂ©rĂ©ment opaque, ne permettant pas aux rĂ©gulateurs ni aux chercheurs d’identifier les annonceurs.
Troisième grief : le refus d’accès aux donnĂ©es pour la recherche indĂ©pendante, pourtant une obligation lĂ©gale explicite du DSA. L’amende se dĂ©compose en 45M€ pour les coches bleues, 35M€ pour la publicitĂ©, 40M€ pour l’accès aux donnĂ©es. Symboliquement significative — première application concrète de ce texte central du droit numĂ©rique europĂ©en — elle reste financièrement anecdotique pour l’empire Musk. Le Point l’avait notĂ© avec perspicacitĂ© : «En punissant modĂ©rĂ©ment X, Bruxelles prĂ©serve l’Ukraine».
La modĂ©ration de la sanction n’est pas seulement juridique — elle est gĂ©opolitique. L’Europe ne peut pas se permettre une guerre ouverte avec Washington au moment oĂą elle dĂ©pend de son soutien militaire Ă Kiev. X a rĂ©pliquĂ© en bloquant l’accès de la Commission Ă son panneau publicitaire, puis en dĂ©posant dès fĂ©vrier 2026 un recours devant le Tribunal de l’UE/ L’entreprise est soutenue par l’Alliance Defending Freedom International — ONG amĂ©ricaine pro-«libertĂ© d’expression» Ă l’agenda clairement politique. D’autres enquĂŞtes contre X sont en cours : algorithme de recommandation, contenus illĂ©gaux, et dĂ©sormais le chatbot Grok pour des risques de gĂ©nĂ©ration d’images sexuelles impliquant des mineurs.
C’est Ă ce genre de dĂ©tail qu’on comprend Ă la fois la mĂ©galomanie et le sentiment de puissance que ressentent les Big Tech : Elon Musk a publiquement appelĂ© Ă la dissolution de l’Union europĂ©enne, sur sa propre plateforme X, en rĂ©action Ă une dĂ©cision de justice de l’exĂ©cutif europĂ©en. Le Monde en parle au lendemain de l’amende de 120 millions d’euros infligĂ©e Ă X pour violations du DSA. Elon Musk a postĂ© «Bulls***» sous le communiquĂ© de la Commission, avant de rĂ©clamer que «la souverainetĂ© soit rendue aux pays individuels». En d’autres termes : que l’UE cesse d’exister.
Ce moment aurait pu ĂŞtre traitĂ© comme un simple Ă©clat de colère d’un milliardaire impulsif. Il s’avère ĂŞtre le symptĂ´me d’un conflit structurel plus profond. En effet, E. Musk n’est pas seul : JD Vance, Marco Rubio, l’ambassadeur Andrew Puzder — toute la garde rapprochĂ©e de l’administration Trump s’est engouffrĂ©e dans la brèche, dĂ©nonçant une «attaque contre le peuple amĂ©ricain» et une rĂ©glementation «excessive visant l’innovation amĂ©ricaine».
Ce qui était une affaire réglementaire est devenu, en 48 heures, un incident diplomatique transatlantique.
La rĂ©action amĂ©ricaine s’est traduite en actes : le 23 dĂ©cembre 2025, Marco Rubio sanctionne l’ancien commissaire Thierry Breton — gels d’avoirs, interdiction d’entrĂ©e sur le territoire amĂ©ricain. Puis le Congrès amĂ©ricain publie, avant mĂŞme la Commission europĂ©enne, la dĂ©cision de sanction intĂ©grale de 183 pages contre X, obtenue par subpoena. Une dĂ©monstration de force autant qu’un signal politique : l’application du droit europĂ©en est dĂ©sormais un enjeu de politique Ă©trangère amĂ©ricaine.
Une rĂ©vĂ©lation qui vient du Financial Times : la Commission europĂ©enne aurait mis en suspens l’enquĂŞte active contre X pour violations potentielles du DSA — en raison des nĂ©gociations commerciales en cours avec Washington. Des experts de la sociĂ©tĂ© civile qui travaillent quotidiennement sur l’application du DSA l’ont dit clairement :
«L’application du droit europĂ©en ne devrait jamais ĂŞtre utilisĂ©e comme monnaie d’Ă©change dans des nĂ©gociations commerciales, surtout quand des droits fondamentaux sont en jeu.» Le commissaire au Commerce Ĺ efÄŤoviÄŤ a posĂ© les termes officiels de la position europĂ©enne : « Nous ne pouvons rien donner qui concerne notre lĂ©gislation, mais nous sommes prĂŞts Ă parler. » Le Financial Times semble indiquer que, dans la pratique, quelque chose a dĂ©jĂ Ă©tĂ© donnĂ©.
C’est prĂ©cisĂ©ment ce type de glissement — sans dĂ©bat public, sans vote et sans transparence — qui Ă©rode durablement la crĂ©dibilitĂ© rĂ©glementaire europĂ©enne. Forrester le notait dans ses prĂ©dictions 2026 : la quĂŞte de souverainetĂ© europĂ©enne ne dĂ©logera pas la domination technologique amĂ©ricaine. On commence Ă comprendre pourquoi.
De Davos aux capitales europĂ©ennes, le mot souverainetĂ© s’est imposĂ© comme le mantra de 2026. Mais entre les discours et les actes, l’Ă©cart reste vertigineux. Une Ă©tude publiĂ©e en avril 2025 le chiffre sans dĂ©tour : les entreprises europĂ©ennes dĂ©pensent chaque annĂ©e 264 milliards d’euros auprès d’acteurs amĂ©ricains pour leurs services cloud et logiciels — soit 83% de leurs dĂ©penses dans ce domaine. Pour comparaison, c’est presque autant que la facture Ă©nergĂ©tique totale de l’UE.
De son cĂ´tĂ©, le Parlement europĂ©en a tentĂ© de poser une dĂ©finition opĂ©rationnelle de cette souverainetĂ© dans son rapport A10-0107/2025 : la souverainetĂ© technologique y est dĂ©finie comme «la capacitĂ© Ă concevoir, dĂ©velopper et mettre Ă l’Ă©chelle les technologies numĂ©riques nĂ©cessaires Ă la compĂ©titivitĂ© Ă©conomique, au bien-ĂŞtre des citoyens et Ă l’autonomie stratĂ©gique ouverte de l’Union».
Sur le papier, l’ambition est claire. Dans les faits, la France continue de financer des accords-cadres massifs avec Microsoft pour l’Éducation nationale — tout en sachant que le directeur des affaires publiques de Microsoft France ne peut pas garantir devant le SĂ©nat que des donnĂ©es publiques françaises ne seront jamais communiquĂ©es au gouvernement amĂ©ricain.
Dans un monde oĂą la technologie redĂ©finit les rapports de force, la souverainetĂ© europĂ©enne ne s’improvise pas : elle se construit, avec stratĂ©gie, patience et audace. Une analyse du site Maddyness souligne l’urgence de reprendre le contrĂ´le de nos infrastructures critiques, en particulier du Cloud. Les signaux positifs existent cependant. En janvier 2026, la France lance un Observatoire de la souverainetĂ© numĂ©rique sous la tutelle du Haut-commissariat Ă la StratĂ©gie et au Plan. A l’automne dernier ASML entre au capital de Mistral AI Ă hauteur de 1,3 milliard d’euros. Eutelsat est recapitalisĂ© Ă 1,5 milliard pour tenir face Ă Starlink. Et la Commission attribue pour la première fois un grand contrat informatique Ă des fournisseurs europĂ©ens, via un appel d’offres intĂ©grant des critères de souverainetĂ© — un geste encore symbolique, mais qui trace une direction.
La vraie question n’est pas de savoir si l’Europe veut ĂŞtre souveraine : c’est de savoir si elle est prĂŞte Ă en payer le prix politique.
