IA quoi?
“Money, senator”. Dans une conversation sans filtre entre Claude et Bernie Sanders, l’IA rappelle au sénateur américain que l’unique moteur et motivation des modèles mis en service à l’heure actuelle, est le profit. Cette conversation rappelle l’ampleur souvent insoupçonnée de la collecte de données personnelles par les entreprises, souvent sans consentement éclairé. Ces données alimentent des systèmes d’IA capables de profiler finement les individus, influençant publicités, prix et contenus. Mais outre le profit, les implications politiques sont majeures : le microciblage permet de manipuler les électeurs et fragmente l’espace démocratique. Claude souligne un conflit d’intérêt structurel des entreprises et l’absence de régulation efficace.
Pourtant, l’UE ne manque pas de moyens. Le mois dernier, l’autoritĂ© irlandaise de protection des donnĂ©es (DPC) avait ouvert une enquĂŞte formelle sur Grok, le chatbot d’IA de X, pour vĂ©rifier sa conformitĂ© au RGPD.
L’enquête porte sur le traitement des données personnelles et la capacité de l’outil à générer des images et vidéos sexualisées, y compris impliquant des mineurs. Elle fait suite à une controverse mondiale après la diffusion massive d’images quasi nues de personnes réelles créées par l’IA. Malgré des mesures annoncées par X pour limiter ces contenus, Grok aurait continué à en produire.
Mais les enjeux économiques sont renforcés par une divergence culturelle. Selon une étude de Harvard publiée à l’automne dernier, les grands modèles linguistiques (LLM) utilisés quotidiennement par les journalistes, les décideurs politiques et les entreprises, constituent des instruments de soft power, façonnant les discours et les idées.
Le biais culturel est prononcé, explique une autre étude comparative, de Cornell, sur les LLM américains et chinois. Ainsi, les chatbots occidentaux ne se ressemblent pas autant qu’on pourrait le penser, tandis que le DeepSeek chinois suit de près les positions du PCC sur certaines questions, mais pas toutes.
D’après les études sur le sujet:
🇪🇺 @MistralAI examine les compromis avant de rĂ©pondre et choisit gĂ©nĂ©ralement des options libĂ©rales, mais rejette les positions agressives telles que l’exportation de la dĂ©mocratie par la force. il a tendance à « Ă©viter les jugements moraux ».
🇺🇸 @Lama de Meta est moins Ă©quilibrĂ© : il n’Ă©value pas autant les alternatives et « choisit invariablement l’option libĂ©rale », et il a Ă©galement tendance Ă rĂ©pondre avec un « cadre moral fort ».
Enfin, il est intéressant de noter que 🇨🇳 @DeepSeek_ai donne souvent des réponses qui s’alignent sur les positions libérales occidentales, mais cela ne se produit que lorsque la Chine n’est pas mentionnée dans la consigne. Lorsque c’est le cas, les réponses suivent de près le discours officiel de la Chine.
Alors que les malheurs d’Anthropic aux Etats-Unis font rêver certains de voir l’UE en nouveau pôle de développement technologiques, le fossé transatlantique ne cesse de se creuser sur les usages de l’IA. Suffisants ou non, les efforts européens pour réguler les usages de l’IA seront de toute façon contournés : d’après Reuters, le département d’État américain prépare un portail en ligne, potentiellement nommé freedom.gov, destiné à permettre aux internautes en Europe et ailleurs d’accéder à des contenus interdits par leurs gouvernements, comme certains discours de haine ou propagandes terroristes.
Le projet, qui pourrait inclure un VPN pour masquer la localisation des utilisateurs, vise à contrer ce que Washington considère comme une censure excessive, notamment par et dans l’Union européenne.
A une extrĂ©mitĂ© du spectre, les États-Unis, caractĂ©risĂ©s par « une libertĂ© d’expression maximaliste et une rĂ©glementation prĂ©alable minimale », Ă l’autre, l’Union europĂ©enne, caractĂ©risĂ©e par « une libertĂ© rĂ©glementĂ©e, mettant fortement l’accent sur la dignitĂ©, la non-discrimination et l’Ă©quitĂ© dĂ©mocratique » : c’est un fossĂ© culturel et idĂ©ologique dont Trump et les MAGA ne sont que l’illustration. Le diffĂ©rentiel de valeur est plus profond, comme le montre une enquĂŞte rĂ©cente du Pew Research Center menĂ©e dans 35 pays, sur la libertĂ© d’expression. Largement considĂ©rĂ©e comme essentielle dans le monde : 61 % des sondĂ©s jugent très important que les mĂ©dias puissent inrormer sans censure, 59 % que les individus puissent s’exprimer librement et 55 % que l’internet soit libre.
L’étude met aussi en Ă©vidence un Ă©cart important entre l’importance accordĂ©e Ă ces libertĂ©s et la perception de leur application rĂ©elle. En outre, personnes interrogĂ©es aux États-Unis ont le sentiment de jouir d’une plus grande libertĂ© effective. Par exemple, 54 % d’entre elles estiment qu’Internet est « totalement libre », contre des moyennes plus faibles ailleurs.
On relève des clivages partisans aux États-Unis, mais des opinions globalement maximalistes qui contrastent avec l’accent mis par l’Europe sur la rĂ©glementation des prĂ©jugĂ©s tels que les discours de haine.
Le rapport “The Foreign Censorship Threat, Part II” de fĂ©vrier 2026, publiĂ© par la commission judiciaire de la Chambre des reprĂ©sentants des États-Unis, affirme ainsi – sans rire – que la Commission europĂ©enne mènerait depuis plus d’une dĂ©cennie une campagne visant Ă influencer la modĂ©ration des contenus sur les grandes plateformes numĂ©riques. Leur interprĂ©tation des règles contre la dĂ©sinformation, adoptĂ©es par l’UE, considère qu’il s’agit de pressions rĂ©pĂ©tĂ©es sur les entreprises technologiques pour qu’elles renforcent leurs règles contre la « dĂ©sinformation » et les discours jugĂ©s haineux.
Le rapport soutient que ces exigences, notamment liées au Digital Services Act (ES 10/9/23) ont conduit les plateformes à modifier leurs politiques globales, restreignant ainsi certains contenus politiques et informations diffusés par des utilisateurs américains aux États-Unis.
Selon Bloomberg, ces tensions entre les États-Unis et l’Union européenne sur la régulation du numérique devraient encore s’intensifier. Washington estime que les règles européennes pénalisent ses entreprises technologiques et restreignent la liberté d’expression.
L’administration américaine a déjà pris des mesures symboliques, comme des interdictions de visas visant des acteurs européens impliqués dans la régulation du discours en ligne (ES 12/1/26), ouvrant un nouveau front diplomatique.
De son côté, l’UE défend ses lois comme nécessaires pour contrôler les grandes plateformes et protéger les utilisateurs, malgré les risques d’escalade commerciale et politique transatlantique.
L’enjeu en est ni plus ni moins que la résistance à l’américanisation de l’Europe.
