Back to the 70’s
Les nostalgiques des annĂ©es 1970 ont bien de la chance : grâce au blocage du dĂ©troit d’Ormuz consĂ©cutive Ă l’agression lancĂ©e par IsraĂ«l et les Etats-Unis il y a presque un mois dans une guerre navale “à l’issue incertaine” selon Le Monde, ils peuvent faire l’expĂ©rience directe d’un choc pĂ©trolier majeur et de ses consĂ©quences Ă©conomiques, sociales et bien sĂ»r politiques. A l’époque, la France et certains pays europĂ©ens dĂ©pourvus de pĂ©trole mais pas d’idĂ©es, avaient lancĂ© de grands plans d’équipement Ă©nergĂ©tique dĂ©carbonĂ©s, en particulier nuclĂ©aire – et hydroĂ©lectrique. De fait, comme le rappelle Challenges, cette crise met en lumière un nouvel ordre Ă©nergĂ©tique, oĂą l’Occident est moins exposĂ© alors que l’Asie reste au cĹ“ur des flux de pĂ©trole. Cependant, la vulnĂ©rabilitĂ© de l’économie mondiale aux chocs pĂ©troliers est totale car la dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles n’a jamais cessĂ©.
Malgré ses ambitions climatiques affichées depuis les années 1990, sa mise en place du premier et plus vaste marché carbone dans le monde à partir de 2005, et les politiques du Green Deal de 2019, l’Europe semble douter de sa trajectoire de décarbonation.
Une analyse de L’Express critique les erreurs récurrentes de l’Europe en matière énergétique, marquées par “des décisions idéologiques” et une mauvaise anticipation des risques. Elle souligne la dépendance excessive au gaz russe, la sortie précipitée du nucléaire dans certains pays et une confiance considérée comme irréaliste dans les renouvelables. Ces choix auraient fragilisé la sécurité énergétique et renchéri les coûts.
Face aux crises récentes, l’Europe commence à réévaluer sa stratégie, notamment en redonnant une place au nucléaire comme l’a annoncé la présidente de la Commission au sommet nucléaire de Paris, qualifiant la réduction du nucléaire d’erreur stratégique, et en diversifiant ses approvisionnements. Le site Contexte revient en détail sur ce deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire destiné à promouvoir l’atome comme élément central de la transition énergétique et de la souveraineté européenne. Hôte de l’évenement, la France souhaite mobiliser la Commission européenne, les banques multilatérales et les investisseurs privés afin de financer de nouveaux réacteurs, prolonger les existants et développer les SMR.
L’objectif est d’assouplir le cadre des aides d’État et d’attirer des capitaux privés, sur le modèle de l’EPR britannique. Le sommet vise également à accélérer l’instruction des projets nucléaires et à renforcer l’influence européenne sur la politique énergétique face aux crises géopolitiques et aux prix du marché.
Toutefois, le retournement politique ne se fait pas qu’en faveur du nucléaire. Le détricotage du Green deal entrepris par les institutions européennes, sous l’impulsion des intérêts industriels (ES 16/2/26) semble poursuivre les erreurs que soulignaient l’Express. Au Conseil européen des 19-20 mars 2026, les discussions sur la dépendance énergétique de l’UE ont souligné les tensions entre court-termisme économique et transition écologique, et l’absurdité des reculs du Green deal comme le montre Fabien Escalona dans une analyse pour Médiapart.
Face à la flambée des prix du pétrole et du gaz et aux pressions géopolitiques, certains États et acteurs industriels préfèrent favoriser des solutions rapides, parfois fossiles, au détriment du Green Deal et de la souveraineté énergétique. La guerre au Moyen-Orient et les conflits avec la Russie accentuent cette vulnérabilité.
Les experts soulignent le besoin d’une coalition politique et industrielle européenne pour renforcer les énergies décarbonées, malgré le recul des mobilisations sociales et l’influence des lobbys fossiles.
Face aux conséquences du choc pétrolier, l’Europe semble stratégiquement perdue – et pas seulement militairement. La remise en cause idéologique des politiques vertes accusées de plomber “la compétitivité des entreprises” (lire plutôt “la rentabilité immédiate du capital”) atteint de tels sommets d’absurdité que les législateurs européens envisagent de revenir sur le système d’échange de quotas de CO2 (ETS), pilier de la décarbonation européenne.
La hausse des prix de l’énergie, liée à la guerre au Moyen-Orient, pousse certains États et l’industrie chimique à réclamer un affaiblissement ou une suspension du mécanisme, alors que d’autres pays et ONG plaident pour sa préservation, soulignant son rôle dans la transition énergétique et la réduction des émissions.
La Commission européenne promet des ajustements techniques pour concilier adaptation industrielle et maintien de l’ETS, en évitant des mesures court-termistes contre-productives.
Dans une tribune au NouvelObs, l’économiste Mathilde Viennot du Haut-Commissariat au Plan appelle à utiliser la crise énergétique liée à la « troisième guerre du Golfe » comme une opportunité pour accélérer la décarbonation, renforcer l’indépendance énergétique et protéger le pouvoir d’achat des citoyens. Elle souligne que les conflits récents révèlent la vulnérabilité économique due à la dépendance aux énergies fossiles, et que cette crise devrait pousser les décideurs à investir davantage dans les énergies bas‑carbone plutôt qu’à chercher des solutions temporaires.
Selon elle, ce « momentum » pourrait combiner transition écologique et stabilité économique si des politiques cohérentes sont mises en place.
La Chine, elle, a bien compris les enjeux : le Figaro rapporte que selon le think tank Ember, rien qu’en Chine, les voitures Ă©lectriques (oĂą elles reprĂ©sentent 50% des ventes) ont Ă©conomisĂ© plus de 28 milliards de dollars d’importations pĂ©trolières.
Mais dans l’UE, on continue de défendre la bagnole à l’ancienne(ES 16/3/26). Passant en un souffle de la complaisance d’une “UE green and global leader” à la panique de la compétition mondiale, les dirigeants européens pourraient-ils remettre en cause leurs acquis de la décarbonation et la trajectoire vers l’indépendance énergétique au pire moment ?
Au moins dans les années 1970, on gardait la tête froide – et à Pékin, les Communistes ont le sens de la stratégie, eux.
