MUSKARADES

MUSKARADES

4 May 2026 0 By Edouard Gaudot

C’est l’une des bases de l’Etat de droit : la soliditĂ© des institutions dĂ©pend des Ă©quilibres entre les diffĂ©rents pouvoirs. Comme nous l’avons rĂ©gulièrement soulignĂ© ici (ES 12/1/26), la rĂ©gulation des Big Tech nous offre aujourd’hui une vĂ©ritable expĂ©rience in vivo des divergences de valeurs et de culture juridique de part et d’autre de l’Atlantique. En particulier sur la libertĂ© d’expression, dont un documentaire rĂ©cent de la BBC, Speechless, retraçait les excès idĂ©ologiques et le backlash historique liĂ©s aux conceptions absolutistes de cette libertĂ© fondamentale partagĂ©e par les Etats-Unis et l’Europe.  

Le 3 fĂ©vrier 2026, le House Judiciary Committee amĂ©ricain publiait un rapport de 160 pages, construit Ă  partir de dizaines de milliers de documents internes obtenus par subpoena auprès de Meta, Google, TikTok, X et d’autres.

Son titre ne s’embarrasse pas de nuances : Â«The Foreign Censorship Threat, Part II: Europe’s Decade-Long Campaign to Censor the Global Internet». Selon ce document, la Commission europĂ©enne aurait organisĂ© des rĂ©unions Ă  huis clos avec les plateformes avant les Ă©lections françaises de 2024, pour pousser Ă  une modĂ©ration renforcĂ©e des contenus — notamment sur l’immigration et les rĂ©cits souverainistes. 

Ce rapport Ă©mane de parlementaires rĂ©publicains, prĂ©sidĂ©s par Jim Jordan, dans un contexte de tensions transatlantiques exacerbĂ©es et de proximitĂ© assumĂ©e avec E. Musk. Ses conclusions sont partisanes. La Commission les a qualifiĂ©es d’«absurdes et complètement infondĂ©es».

Mais — et c’est lĂ  que le bât blesse — l’intĂ©rĂŞt du document rĂ©side moins dans ses conclusions que dans les pièces qu’il expose : des Ă©changes entre fonctionnaires europĂ©ens et dirigeants de plateformes que nous n’aurions jamais vus sans la puissance du subpoena amĂ©ricain. Le rapport dĂ©crit un modèle de dĂ©lĂ©gation : la Commission ne censurerait pas directement, elle s’appuierait sur un Ă©cosystème de fact-checkers et d’ONG — souvent financĂ©s ou labellisĂ©s par des institutions europĂ©ennes — pour Ă©tiqueter la dĂ©sinformation et orienter les retraits, notamment sur des sujets comme l’immigration ou les politiques migratoires. Ce modèle pose une vraie question dĂ©mocratique : qui dĂ©signe ces fact-checkers ? Selon quels critères ? Avec quelle redevabilitĂ© ?  

Le DSA intègre officiellement, depuis fĂ©vrier 2025, un Code de conduite sur la dĂ©sinformation, signĂ© par plus de quarante acteurs — plateformes, annonceurs, fact-checkers. Le mĂ©canisme de Â«rĂ©ponse rapide», activĂ© en mars 2026 avant les Ă©lections hongroises, illustre concrètement jusqu’oĂą peut aller ce système.  

Au-delĂ  du droit, il y a la politique. L’application des règles europĂ©ennes n’est pas qu’une seule question de compliance â€“ il y a aussi le timing politique, et le contexte gĂ©opolitique, en particulier alors que les EuropĂ©ens ont terriblement besoin des Etats-Unis dans leur stratĂ©gie de soutien Ă  l’effort de guerre ukrainien. Ainsi, le site Contexte titrait Â«La Commission sort enfin les griffes contre X» â€” le mot Â«enfin» rĂ©sumant Ă  lui seul deux ans d’atermoiements, de pressions et de procĂ©dures.  

Premier grief : le badge bleu. Autrefois symbole de vĂ©rification d’identitĂ© gratuit, il est dĂ©sormais vendu 7 euros par mois Ă  quiconque veut l’acheter, sans aucun contrĂ´le d’authenticitĂ© — un «dark pattern» qui induit les utilisateurs en erreur sur la fiabilitĂ© des comptes avec lesquels ils interagissent.  

Deuxième grief : le registre publicitaire, dĂ©libĂ©rĂ©ment opaque, ne permettant pas aux rĂ©gulateurs ni aux chercheurs d’identifier les annonceurs.  

Troisième grief : le refus d’accès aux donnĂ©es pour la recherche indĂ©pendante, pourtant une obligation lĂ©gale explicite du DSA. L’amende se dĂ©compose en 45M€ pour les coches bleues, 35M€ pour la publicitĂ©, 40M€ pour l’accès aux donnĂ©es. Symboliquement significative — première application concrète de ce texte central du droit numĂ©rique europĂ©en — elle reste financièrement anecdotique pour l’empire Musk. Le Point l’avait notĂ© avec perspicacitĂ© : Â«En punissant modĂ©rĂ©ment X, Bruxelles prĂ©serve l’Ukraine».  

La modĂ©ration de la sanction n’est pas seulement juridique — elle est gĂ©opolitique. L’Europe ne peut pas se permettre une guerre ouverte avec Washington au moment oĂą elle dĂ©pend de son soutien militaire Ă  Kiev. X a rĂ©pliquĂ© en bloquant l’accès de la Commission Ă  son panneau publicitaire, puis en dĂ©posant dès fĂ©vrier 2026 un recours devant le Tribunal de l’UE/ L’entreprise est soutenue par l’Alliance Defending Freedom International — ONG amĂ©ricaine pro-«libertĂ© d’expression» Ă  l’agenda clairement politique. D’autres enquĂŞtes contre X sont en cours : algorithme de recommandation, contenus illĂ©gaux, et dĂ©sormais le chatbot Grok pour des risques de gĂ©nĂ©ration d’images sexuelles impliquant des mineurs. 

C’est Ă  ce genre de dĂ©tail qu’on comprend Ă  la fois la mĂ©galomanie et le sentiment de puissance que ressentent les Big Tech : Elon Musk a publiquement appelĂ© Ă  la dissolution de l’Union europĂ©enne, sur sa propre plateforme X, en rĂ©action Ă  une dĂ©cision de justice de l’exĂ©cutif europĂ©en. Le Monde en parle au lendemain de l’amende de 120 millions d’euros infligĂ©e Ă  X pour violations du DSA. Elon Musk a postĂ© Â«Bulls***» sous le communiquĂ© de la Commission, avant de rĂ©clamer que «la souverainetĂ© soit rendue aux pays individuels». En d’autres termes : que l’UE cesse d’exister. 

Ce moment aurait pu ĂŞtre traitĂ© comme un simple Ă©clat de colère d’un milliardaire impulsif. Il s’avère ĂŞtre le symptĂ´me d’un conflit structurel plus profond. En effet, E. Musk n’est pas seul : JD Vance, Marco Rubio, l’ambassadeur Andrew Puzder — toute la garde rapprochĂ©e de l’administration Trump s’est engouffrĂ©e dans la brèche, dĂ©nonçant une Â«attaque contre le peuple amĂ©ricain» et une rĂ©glementation «excessive visant l’innovation amĂ©ricaine».  

Ce qui Ă©tait une affaire rĂ©glementaire est devenu, en 48 heures, un incident diplomatique transatlantique. 

La rĂ©action amĂ©ricaine s’est traduite en actes : le 23 dĂ©cembre 2025, Marco Rubio sanctionne l’ancien commissaire Thierry Breton — gels d’avoirs, interdiction d’entrĂ©e sur le territoire amĂ©ricain. Puis le Congrès amĂ©ricain publie, avant mĂŞme la Commission europĂ©enne, la dĂ©cision de sanction intĂ©grale de 183 pages contre X, obtenue par subpoena. Une dĂ©monstration de force autant qu’un signal politique : l’application du droit europĂ©en est dĂ©sormais un enjeu de politique Ă©trangère amĂ©ricaine. 

Une rĂ©vĂ©lation qui vient du Financial Times : la Commission europĂ©enne aurait mis en suspens l’enquĂŞte active contre X pour violations potentielles du DSA — en raison des nĂ©gociations commerciales en cours avec Washington. Des experts de la sociĂ©tĂ© civile qui travaillent quotidiennement sur l’application du DSA l’ont dit clairement : 

«L’application du droit europĂ©en ne devrait jamais ĂŞtre utilisĂ©e comme monnaie d’Ă©change dans des nĂ©gociations commerciales, surtout quand des droits fondamentaux sont en jeu.»  Le commissaire au Commerce Ĺ efÄŤoviÄŤ a posĂ© les termes officiels de la position europĂ©enne : « Nous ne pouvons rien donner qui concerne notre lĂ©gislation, mais nous sommes prĂŞts Ă  parler. » Le Financial Times semble indiquer que, dans la pratique, quelque chose a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© donnĂ©.

C’est prĂ©cisĂ©ment ce type de glissement — sans dĂ©bat public, sans vote et sans transparence — qui Ă©rode durablement la crĂ©dibilitĂ© rĂ©glementaire europĂ©enne. Forrester le notait dans ses prĂ©dictions 2026 : la quĂŞte de souverainetĂ© europĂ©enne ne dĂ©logera pas la domination technologique amĂ©ricaine. On commence Ă  comprendre pourquoi. 

De Davos aux capitales europĂ©ennes, le mot souverainetĂ© s’est imposĂ© comme le mantra de 2026. Mais entre les discours et les actes, l’Ă©cart reste vertigineux. Une Ă©tude publiĂ©e en avril 2025 le chiffre sans dĂ©tour : les entreprises europĂ©ennes dĂ©pensent chaque annĂ©e 264 milliards d’euros auprès d’acteurs amĂ©ricains pour leurs services cloud et logiciels — soit 83% de leurs dĂ©penses dans ce domaine. Pour comparaison, c’est presque autant que la facture Ă©nergĂ©tique totale de l’UE. 

De son cĂ´tĂ©, le Parlement europĂ©en a tentĂ© de poser une dĂ©finition opĂ©rationnelle de cette souverainetĂ© dans son rapport A10-0107/2025 : la souverainetĂ© technologique y est dĂ©finie comme «la capacitĂ© Ă  concevoir, dĂ©velopper et mettre Ă  l’Ă©chelle les technologies numĂ©riques nĂ©cessaires Ă  la compĂ©titivitĂ© Ă©conomique, au bien-ĂŞtre des citoyens et Ă  l’autonomie stratĂ©gique ouverte de l’Union».

Sur le papier, l’ambition est claire. Dans les faits, la France continue de financer des accords-cadres massifs avec Microsoft pour l’Éducation nationale — tout en sachant que le directeur des affaires publiques de Microsoft France ne peut pas garantir devant le SĂ©nat que des donnĂ©es publiques françaises ne seront jamais communiquĂ©es au gouvernement amĂ©ricain.

Dans un monde oĂą la technologie redĂ©finit les rapports de force, la souverainetĂ© europĂ©enne ne s’improvise pas : elle se construit, avec stratĂ©gie, patience et audace. Une analyse du site Maddyness souligne l’urgence de reprendre le contrĂ´le de nos infrastructures critiques, en particulier du Cloud. Les signaux positifs existent cependant. En janvier 2026, la France lance un Observatoire de la souverainetĂ© numĂ©rique sous la tutelle du Haut-commissariat Ă  la StratĂ©gie et au Plan. A l’automne dernier ASML entre au capital de Mistral AI Ă  hauteur de 1,3 milliard d’euros. Eutelsat est recapitalisĂ© Ă  1,5 milliard pour tenir face Ă  Starlink. Et la Commission attribue pour la première fois un grand contrat informatique Ă  des fournisseurs europĂ©ens, via un appel d’offres intĂ©grant des critères de souverainetĂ© — un geste encore symbolique, mais qui trace une direction.  

La vraie question n’est pas de savoir si l’Europe veut ĂŞtre souveraine : c’est de savoir si elle est prĂŞte Ă  en payer le prix politique.