Y-IAA-H

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18 May 2026 Off By Edouard Gaudot

Un dogme est en train de tomber, celui d’une “politique industrielle europĂ©enne”. Avec la publication de l’Industrial Accelerator Act (IAA) le 4 mars dernier, la Commission europĂ©enne a commencĂ© Ă  formaliser plus clairement les grands axes de ce Ă  quoi pourrait ressembler une politique industrielle Ă  l’échelle du continent. Jusqu’ici, c’était surtout Ă  travers les politiques de dĂ©carbonation et de durabilitĂ© que se manifestaient les rares Ă©lĂ©ments d’une politique commune en matiĂšre industrielle – mais toujours soumise Ă  l’impĂ©ratif de respect de la concurrence

En rupture avec des dĂ©cennies de prudence en la matiĂšre, alors que le mot Ă©voquait plutĂŽt les Ă©conomies planifiĂ©es ou le centralisme jacobin Ă  la française, anathĂšme pour les autres Etats membres, ce changement n’est pas passĂ© inaperçu.

L’économiste française spĂ©cialiste de ces questions, AnaĂŻs Vos-Gillis saluait ainsi “un tournant industriel”, considĂ©rant que les critĂšres de contenu carbone et d’origine europĂ©enne dans certains marchĂ©s publics afin de soutenir les filiĂšres bas carbone (acier, aluminium, ciment) et le conditionnement de certains investissements Ă©trangers dĂ©montrent que l’UE assume ainsi davantage une logique de souverainetĂ© Ă©conomique inspirĂ©e des politiques amĂ©ricaine et chinoise.

Selon la Commission, cet IAA vise Ă  renforcer la compĂ©titivitĂ© industrielle et la rĂ©silience stratĂ©gique de l’Union face aux pressions mondiales. Le texte fixe une ambition forte : porter la part de l’industrie manufacturiĂšre Ă  20% du PIB de l’UE d’ici 2035, contre 14,3% en 2024. Il cible surtout les industries intensives en Ă©nergie, les technologies ‘net zĂ©ro’ et l’automobile.

L’IAA propose plusieurs leviers : prĂ©fĂ©rences aux “Made in EU” et bas carbone dans les marchĂ©s publics et les aides, renforcement du contrĂŽle des investissements directs Ă©trangers,crĂ©ation d’Industrial Acceleration Areas et simplification des procĂ©dures d’autorisation pour les projets industriels. Au Parlement europĂ©en, le dossier est encore en phase prĂ©paratoire.  

L’IAA s’inscrit ainsi dans la stratĂ©gie europĂ©enne de rĂ©industrialisation et de dĂ©carbonation. Il cherche Ă  accĂ©lĂ©rer les projets productifs tout en sĂ©curisant les chaĂźnes de valeur. 

TrĂšs attendu par les milieux industriels et le tissu Ă©conomique europĂ©en, l’IAA faisait dĂ©jĂ  partie de la feuille de route 2025 de la Commission, d’abord sous le nom d’Industrial Decarbonisation Accelerator Act.

L’idĂ©e est nĂ©e dans le Competitiveness Compass, puis a Ă©tĂ© reprise dans le Clean Industrial Deal comme rĂ©ponse aux coĂ»ts Ă©levĂ©s de l’énergie, Ă  la concurrence mondiale et aux lenteurs administratives (ES 24/2/25). Mais la consultation publique a aussi montrĂ© une attente pression pour accĂ©lĂ©rer les permis, soutenir les technologies propres et sĂ©curiser les chaĂźnes de valeur europĂ©ennes. Le changement de nom a signalĂ© un pĂ©rimĂštre plus large, allant au-delĂ  de la seule dĂ©carbonation.  

Il illustre surtout la victoire politique des reprĂ©sentants de l’industrie dont la dĂ©claration d’Anvers (ES 16/2/26) avait rappelĂ© juste avant la publication de l’IAA, l’attente en matiĂšre de dĂ©rĂ©gulation. Toutefois, la mise en Ć“uvre d’une politique industrielle europĂ©enne rĂ©veille aussi les rivalitĂ©s entre Etats membres, illustrĂ©es par la bataille du “Made in vs. Made with” Europe (ES 9/2/26).  

Comme le soulignait Contexte dans son analyse du sujet, le « made in Europe » portĂ© par le Commissaire français StĂ©phane SĂ©journĂ© avait rĂ©vĂ©lĂ© une fracture idĂ©ologique profonde au sein de l’UE. Avec son « accĂ©lĂ©rateur industriel », la Commission introduit une prĂ©fĂ©rence europĂ©enne dans certains marchĂ©s publics et aides d’État, marquant un tournant aprĂšs des dĂ©cennies de libre-Ă©change. Le virage protectionniste de l’IAA inquiĂšte les partisans de l’ouverture commerciale, menĂ©s par MaroĆĄ Ć efčovič et plusieurs États membres comme l’Allemagne ou les Pays-Bas. Le texte, dĂ©jĂ  Ă©dulcorĂ© par de nombreuses concessions, devra donc affronter de fortes rĂ©sistances au Parlement et au Conseil. 

Il y a un autre aspect qui pourrait rĂ©veiller les antagonismes nationaux, en pleine pĂ©riode de nĂ©gociation du prochain budget (CFP – ES 8/9/27): les coĂ»ts induits par l’IAA. D’aprĂšs les calculs de la prĂ©sidence chypriote en exercice, l’IAA « Made in Europe » figure parmi les plus onĂ©reux, selon un document fuitĂ© par Contexte. Son coĂ»t annuel pour les entreprises serait estimĂ© Ă  plus de 6 milliards d’euros.  

Certains Etats membres et forces politiques hostiles à une politique industrielle européenne pourraient trouver là un nouvel argument pour en entraver la marche.