Carbon plate
Nous mâchons du carbone…Â
La dĂ©pendance de notre modèle agricole aux énergies fossiles ne paraĂ®t pas toujours Ă©vidente Ă première vue, Ă l’exception peut-ĂŞtre du diesel des tracteurs voire aux transports des denrĂ©es… mais le fait est que les intrants synthĂ©tiques comme les engrais, ou les composĂ©s pĂ©trochimiques comme les pesticides, sont majoritairement issus des Ă©nergies fossiles.
Selon une étude de la fondation Böll, les engrais d’origine fossile constituent un maillon faible et une des vulnérabilités de la sécurité alimentaire européenne les plus stratégiques. En effet, leur production dépend fortement du gaz et d’autres énergies fossiles. L’agriculture est particulièrement vulnérable aux chocs géopolitiques, aux hausses de prix et aux crises d’approvisionnement.
La fermeture du détroit d’Ormuz provoque une forte crise mondiale des engrais, dont une partie essentielle transite par cette route stratégique. La perturbation des flux entraîne une hausse des prix et des risques de pénurie, menaçant les rendements agricoles et la sécurité alimentaire mondiale.
Le grand continent souligne les inégalités mondiales qui en ressortent : les pays importateurs, notamment européens et asiatiques, subissent inflation, pénuries et ralentissement économique, tandis que certains producteurs ou États moins dépendants amortissent mieux le choc. Le texte souligne aussi la vulnérabilité structurelle des économies mondialisées, très dépendantes des routes énergétiques, et la capacité inégale des États à absorber les hausses de prix. Cette situation met en lumière des rapports de force asymétriques dans l’accès à l’énergie et les effets différenciés des crises géopolitiques sur les sociétés.
MalgrĂ© les alertes rĂ©pĂ©tĂ©es, les États membres de l’UE progressent peu dans la rĂ©duction de leur dĂ©pendance agricole aux Ă©nergies fossiles. Toutefois, face Ă l’urgence de la fermeture d’Ormuz, la Commission europĂ©enne a proposĂ© un plan d’urgence pour sĂ©curiser l’approvisionnement, stabiliser le marchĂ© et soutenir les agriculteurs europĂ©ens, qui s’étaient rassemblĂ©s cette semaine Ă Strasbourg pour la plĂ©nière du Parlement europĂ©en. C’est un fait : l’UE importe une part trop importante de ses engrais, tandis que la production interne dĂ©pend fortement du gaz naturel, ce qui expose les agriculteurs aux chocs gĂ©opolitiques et Ă©nergĂ©tiques.
Le plan de la Commission s’articule autour de quatre priorités: diminuer la dépendance aux importations, renforcer la production européenne, améliorer l’efficacité d’usage des engrais grâce à l’agriculture de précision, et accélérer le recours aux engrais alternatifs et biosourcés. La Commission prévoit aussi des mesures d’urgence pour les exploitations les plus touchées, ainsi qu’un soutien financier et réglementaire pour orienter l’investissement vers des solutions plus durables. Le plan assouplit toutefois certaines exigences de transparence et de contrôle.
Les syndicats agricoles jugent le texte insuffisant, réclamant davantage d’aides concrètes et la suspension du MACF. Les industriels saluent un signal positif mais attendent des mesures effectives. À l’inverse, les ONG environnementales dénoncent un soutien excessif aux engrais synthétiques et craignent un affaiblissement de la directive nitrates, susceptible d’aggraver la pollution des sols et des eaux européennes, sans pour autant encourager les solutions alternatives.
L’enjeu dépasse de loin le secteur agricole : il touche à la sécurité alimentaire, à la compétitivité industrielle et à la transition climatique.
Ainsi, l’UE annonce chercher aussi à réduire sa dépendance aux importations en renforçant la production intérieure et les alternatives, sans pour autant prendre de décisions d’urgence dans cette direction.
Dans l’urgence, les agriculteurs ont le couteau sous la gorge, rappelle Euractiv. Le puissant syndicat agricole européen, COPA-COGECA, insiste sur le nécessaire soulagement à court terme et demande des mesures urgentes pour sécuriser l’approvisionnement, diversifier les importations et suspendre certains droits de douane et contraintes liées à la CBAM (ES 13/4/26).
Une mesure que la Commission a d’ores et déjà rejetée, comme le soulignait Contexte en avril dernier : les engrais importés resteront soumis à la tarification carbone afin d’éviter les fuites de carbone et de préserver la compétitivité des producteurs européens.
Cette orientation devrait toutefois renchérir les coûts pour les agriculteurs, déjà exposés à la volatilité des prix des intrants. Elle confirme la logique climatique du dispositif, au détriment d’une approche d’allègement sectoriel.
Cependant, le syndicat critique justement aussi les effets du cadre environnemental, notamment la directive nitrates, jugĂ©e trop restrictive pour les fertilisants organiques. Dans son papier de position, le COPA-COGECA propose de renforcer la circularitĂ© des nutriments, les engrais bio-sourcĂ©s, la production europĂ©enne et les stocks stratĂ©giques. Il insiste enfin, et Ă raison, sur la nĂ©cessitĂ© d’une politique commerciale et industrielle cohĂ©rente – renvoyant au dĂ©bat sur le Mercosur (ES 18/5/26, et 2/2/26).
Malgré les mesures de l’UE, les experts alertent sur la fragilité structurelle du système agricole face aux chocs géopolitiques. La réponse ne peut être que structurelle, insiste Shift project.
Dans un rapport de 2024 sur l’agriculture, le think tank analysait dĂ©jĂ la transition vers une agriculture bas carbone, rĂ©siliente et prospère et proposait une transformation systĂ©mique combinant rĂ©duction des engrais azotĂ©s, Ă©volution des systèmes d’élevage, dĂ©veloppement des lĂ©gumineuses, amĂ©lioration des sols et stockage de carbone. Il insistait aussi sur la nĂ©cessitĂ© d’arbitrages politiques clairs et de scĂ©narios cohĂ©rents pour concilier souverainetĂ© alimentaire, dĂ©carbonation et viabilitĂ© Ă©conomique des exploitations agricoles Ă l’horizon 2050.
L’étude de la Böll plaidait de son côté pour une amélioration de l’efficacité de l’azote, la réduction des engrais synthétiques et le développement de pratiques agroécologiques. Elle insiste sur la nécessité de réformes de la PAC et d’investissements dans des alternatives locales pour renforcer la souveraineté alimentaire européenne.
