Chinangoisses

Chinangoisses

1 June 2026 Off By Edouard Gaudot

Nul autre dossier géopolitique et économique que la Chine n’illustre à ce point pour l’UE le passage de la complaisance à la panique.

Après avoir rĂŞvĂ© d’Eldorado de la croissance qui servirait de levier Ă©ventuel Ă  un basculement de rĂ©gime vers la dĂ©mocratie libĂ©rale des classes moyennes, l’UE et ses dĂ©cideurs Ă©conomiques et politiques ont dĂ» se rendre Ă  l’évidence : les joint-venture et autres partenariats ont finalement servi Ă  la Chine de levier d’émancipation de la dĂ©pendance technologique et le rapport de force Ă©conomique et gĂ©opolitique est aujourd’hui totalement renversĂ© (ES 2/3/26).

Ă€ Bruxelles, le changement de ton semble enfin s’opĂ©rer vis-Ă -vis de PĂ©kin. Alors que la Commission europĂ©enne prĂ©pare un “dĂ©bat stratĂ©gique sur les relations entre l’Union europĂ©enne et la Chine”, de plus en plus de responsables europĂ©ens estiment que la situation commerciale actuelle n’est plus soutenable.

Le dĂ©ficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint près de 360 milliards d’euros en 2025, et les inquiĂ©tudes grandissent face aux surcapacitĂ©s industrielles chinoises, aux dĂ©pendances stratĂ©giques europĂ©ennes et Ă  la pression croissante exercĂ©e sur l’industrie du continent. Après plusieurs annĂ©es de rĂ©ponses ciblĂ©es (droits de douane sur les vĂ©hicules Ă©lectriques chinoises, mesures de protection de l’acier ou prĂ©fĂ©rence europĂ©enne dans certains marchĂ©  publics), la Commission semble dĂ©sormais envisager une approche plus globale et plus ferme, avec de nouvelles propositions attendues dans les prochains mois, afin de renforcer les instruments de dĂ©fense commerciale existants, voire d’en crĂ©er de nouveaux.

Cette Ă©volution est soutenue par plusieurs Ă‰tats membres, dont la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Lituanie (un Etat membre pionnier dans la remise en cause du statu quo – ES 2/2/22), qui appellent Ă  un durcissement de la politique commerciale europĂ©enne. Toutefois, comme le note Contexte, l’Union reste divisĂ©e, notamment avec une Allemagne prudente en raison de ses intĂ©rĂŞts Ă©conomiques en Chine et du risque de reprĂ©sailles commerciales. PĂ©kin est d’ailleurs souvent accusĂ© de tirer parti de ces divergences pour empĂŞcher l’émergence d’une position europĂ©enne unifiĂ©e. 

Cette question devrait Ă©galement s’inviter au sommet du Sommet du G7 2026, oĂą la France souhaite placer au cĹ“ur des discussions les surcapacitĂ©s industrielles chinoises afin de coordonner une rĂ©ponse des grandes Ă©conomies avancĂ©es face Ă  une stratĂ©gie fondĂ©e sur une production massive et des exportations croissantes dans des secteurs stratĂ©giques comme l’automobile Ă©lectrique, les batteries ou les technologies vertes. Ce rendez-vous servira de prĂ©lude au Conseil europĂ©en de juin 2026, au cours duquel de nouvelles orientations pourraient ĂŞtre examinĂ©es.

Pendant que les stratèges se disputent les moyens de sortir du piège Ă©conomique chinois, un approfondissement du dĂ©bat s’impose sur la place de la Chine dans la stratĂ©gie Ă©conomique et sĂ©curitaire de l’Europe, de plus en plus perçue comme un concurrent systĂ©mique dont la montĂ©e en puissance remet en cause les Ă©quilibres industriels du continent.

C’est dans ce contexte qu’en mars 2026 la Chine a dĂ©voilĂ© son 15ᵉ plan quinquennal pour la pĂ©riode 2026-2030, qui marque, selon l’analyse rendue par le Haut-Commissariat Ă  la StratĂ©gie et au Plan, une nouvelle Ă©tape dans sa stratĂ©gie de puissance. Ce mĂŞme Haut-Commissariat avait dĂ©jĂ  publiĂ©, en fĂ©vrier 2026, un rapport plus large sur la montĂ©e en puissance chinoise, dont le constat est particulièrement net : cette dynamique est systĂ©mique et repose sur des capacitĂ©s industrielles massives, des subventions publiques importantes et un diffĂ©rentiel de coĂ»ts estimĂ© entre 30 et 40 % Ă  qualitĂ© comparable (ES 2/3/26)

Le phĂ©nomène est dĂ©jĂ  observable dans plusieurs secteurs, notamment le solaire, oĂą la Chine a profondĂ©ment restructurĂ© les Ă©quilibres mondiaux (ES 28/4/24 et 15/7/24).

Le nouveau plan chinois consacre une prioritĂ© importante Ă  la modernisation industrielle, Ă  l’innovation, Ă  l’autonomie technologique et Ă  la sĂ©curitĂ© Ă©conomique, tandis que les dimensions sociales, environnementales ou de rééquilibrage vers la consommation intĂ©rieure apparaissent davantage comme des leviers au service de cette ambition globale. L’objectif n’est plus seulement de soutenir la croissance, mais de positionner la Chine comme première puissance industrielle, technologique et normative mondiale.

Trois axes structurent particulièrement cette stratĂ©gie : le renforcement du leadership industriel par la modernisation de l’ensemble de l’appareil productif, y compris dans les secteurs traditionnels et les technologies vertes ; la rĂ©duction des dĂ©pendances technologiques, notamment dans les semi-conducteurs, les logiciels, les machines-outils et les matĂ©riaux avancĂ©s ; la prĂ©paration de positions dominantes dans les technologies de demain, de l’intelligence artificielle Ă  la robotique, en passant par la 6G, les technologies quantiques, les interfaces cerveau-machine ou encore la biofabrication.

L’analyse du Haut-Commissariat souligne d’ailleurs que près de 90 % des prioritĂ©s implicites du plan relèvent dĂ©sormais de la puissance productive et de la souverainetĂ© Ă©conomique, contre environ 80 % dans le plan prĂ©cĂ©dent, confirmant une intensification de cette orientation stratĂ©gique. 

MalgrĂ© ses fragilitĂ©s internes, liĂ©es au ralentissement immobilier, au vieillissement dĂ©mographique, Ă  l’endettement et Ă  une consommation intĂ©rieure relativement faible, la Chine continue de privilĂ©gier une stratĂ©gie fondĂ©e sur la production, l’innovation et les exportations, appuyĂ©e par des investissements massifs en recherche et dĂ©veloppement, une explosion des dĂ©pĂ´ts de brevets, une domination croissante dans les technologies critiques et une automatisation rapide de son industrie. Elle l’a dit et rĂ©pĂ©tĂ© : il s’agit d’être la première puissance mondiale en 2049, pour le centenaire de sa rĂ©volution.

Cette dynamique confirme que la trajectoire chinoise ne relève pas seulement d’un discours stratĂ©gique, mais repose sur des capacitĂ©s industrielles et technologiques dĂ©jĂ  largement constituĂ©es. Elle montre aussi que la transition Ă©nergĂ©tique et la dĂ©carbonation sont les principaux leviers de croissance et de puissance – contrairement aux illusions amĂ©ricaines (ES 3/2/25), et de plus en plus hĂ©las, europĂ©ennes (ES 13/4/2623/3/26 et 9/2/26).

Dans cette perspective, le rapport du Haut-Commissariat français souligne que l’Union europĂ©enne se trouve confrontĂ©e Ă  une concurrence de plus en plus directe dans ses propres secteurs d’excellence, notamment l’automobile, la chimie, les technologies vertes et les machines industrielles. Ceci, avec un risque de perte de parts de marchĂ© et de dĂ©pendance accrue Ă  des normes dĂ©finies ailleurs si elle ne dĂ©veloppe pas une capacitĂ© comparable de planification stratĂ©gique de long terme. Il en dĂ©coule une recommandation en faveur du renforcement de la programmation industrielle et technologique, Ă  l’échelle nationale et europĂ©enne. L’objectif est de rĂ©pondre Ă  une Chine dĂ©sormais dotĂ©e d’une stratĂ©gie cohĂ©rente, intĂ©grĂ©e et explicitement tournĂ©e vers la domination industrielle et technologique mondiale.