Pax Silica

Pax Silica

15 June 2026 Off By Edouard Gaudot

Une guerre technologique mondiale a commencĂ©, annoncent les Echos. Le vendredi 12 juin 2026, la start-up amĂ©ricaine Anthropic, qui dĂ©veloppe Claude, a retire du marchĂ© europĂ©en ses deux derniers modèles, les plus puissants. Cette dĂ©cision est consĂ©cutive Ă  un diffĂ©rend avec l’administration Trump autour des questions de sĂ©curitĂ© nationale (ES 23/3/26), et du refus de la compagnie de travailler en bonne intelligence avec le gouvernement sur les applications militaires.

Et ce diffĂ©rend s’étale dans le temps. Cette dĂ©cision, qui intervient 3 jours après le lancement commercial de “Claude Fable 5” et “Mythos 5”, est justifiĂ©e par la nĂ©cessitĂ© de se conformer Ă  une directive amĂ©ricaine invoquant la “sĂ©curitĂ© nationale”. L’argument avancĂ© par la Maison Blanche repose sur le potentiel usage du modèle pour dĂ©couvrir des vulnĂ©rabilitĂ©s de cybersecuritĂ© critiques. Il s’agit ni plus ni moins que d’une restriction Ă  l’export, comme on l’applique gĂ©nĂ©ralement aux armes et autres composants militaires, en termes de dilemme de sĂ©curitĂ©.

Anthropic a rendu accessible Claude Fable 5, version grand public de son modèle Mythos, auparavant jugĂ© trop dangereux pour ĂŞtre diffusĂ©. Conservant l’essentiel de sa puissance, notamment en programmation et cybersĂ©curitĂ©, Fable 5 est encadrĂ© par des garde-fous qui filtrent les usages sensibles afin de limiter les risques. L’administration amĂ©ricaine considère ces garde-fous comme contournables.

Si la directive de l’administration amĂ©ricaine ne prĂ©sente pas les sources de ses inquiĂ©tudes, elle enjoint tout de mĂŞme Anthropic Ă  couper l’accès Ă  ses modèles pour tout ressortissant Ă©tranger, mĂŞme travaillant aux Etats-Unis et/ou chez Anthropic. Donald Trump, qui a par ailleurs renforcĂ© le contrĂ´le du gouvernement central sur l’IA, avait dĂ©jĂ  menacĂ© Ă  de maintes reprises de couper l’accès pour les pays EuropĂ©ens aux grands services numĂ©riques.

Fin aoĂ»t 2025, il avait notamment Ă©voquĂ© de possibles restrictions Ă  l’exportation sur les puces Ă©lectroniques – remember ASML, ou Nvidia (ES 1/12/25). La dĂ©cision amĂ©ricaine de traiter l’IA comme un outil militaire n’est donc pas vraiment une surprise, tant elle conforte les tendances lourdes de l’approfondissement du fossĂ© transatlantique. Elle pourrait mĂŞme contribuer Ă  prĂ©cipiter certaines dĂ©cisions europĂ©ennes en matière de souverainetĂ© technologique pour rĂ©pondre aux prĂ©mices de “la guerre de l’IA”.

 En France, considĂ©rĂ©e comme la capitale europĂ©enne de l’IA, on plaide alors pour le dĂ©veloppement de modèles europĂ©ens souverains. La rĂ©action de la Commission europĂ©enne, par l’intermĂ©diaire de son porte-parole Thomas Regnier, va dans le mĂŞme sens. Si les entreprises europĂ©ennes se retrouvent interdites d’accès aux modèles amĂ©ricains les plus puissants, cela gĂ©nĂ©rerait de grandes opportunitĂ©s pour immense pour Mistral, dĂ©jĂ  leader europĂ©en (ES 15/9/25). 

Quoique prĂ©visible, l’arsenalisation des sujets technologiques, et notamment IA, par les Etats-Unis n’est pas une bonne nouvelle en gĂ©nĂ©ral. Elle pèse aussi sur la coopĂ©ration internationale qui visait Ă  sĂ©curiser l’ensemble de la chaine de valeur de l’économie de l’intelligence artificielle, et ainsi Ă  une moindre dĂ©pendance vis-Ă -vis de la Chine.  

C’est donc la fin annoncĂ©e de la “Pax Silica” qui “vise Ă  unir les pays qui accueillent les entreprises technologiques les plus avancĂ©es au monde afin de libĂ©rer le potentiel Ă©conomique de la nouvelle ère de l’IA” a dĂ©clarĂ© le dĂ©partement d’Etat dans un communiquĂ©.

On y retrouvait 16 pays rĂ©partis entre l’Europe, le Moyen Orient et l’Asie-Pacifique. Pour l’économiste Philippe Askenazy dans le Monde, la Pax Silica s’articule avec une stratĂ©gie interne extrĂŞmement prĂ©cise dont la combinaison des deux vise en rĂ©alitĂ© Ă  renforcer la centralitĂ© amĂ©ricaine dans l’écosystème mondial de l’IA, en organisant une dĂ©pendance accrue des autres Etats aux capacitĂ©s de calcul et d’entrainement amĂ©ricaines. En effet, l’analyse de la note des conseillers Ă©conomiques de la Maison-Blanche “Artificial Intelligence and the Great Divergence” nous enseigne que la stratĂ©gie amĂ©ricaine repose sur la modernisation du rĂ©seau Ă©lectrique, la construction de nouvelles centrales et la relance du nuclĂ©aire, afin de garantir une capacitĂ© Ă©nergĂ©tique suffisante pour accompagner la multiplication des centres de donnĂ©es.

Dans le mĂŞme temps, cette expansion est rendue possible par une politique de facilitation administrative permettant de rĂ©duire les contraintes pesant sur le dĂ©veloppement de ces infrastructures. 

Ainsi, le dĂ©veloppement est tel qu’il capte l’essentiel de la production mondiale de composants informatiques, rĂ©duisant ainsi la capacitĂ© de construction de tels centres dans les autres pays tout en offrant un coĂ»t d’usage attractif. Si la Pax Silica est prĂ©sentĂ©e comme un outil de coopĂ©ration internationale au service des pays signataires, la rĂ©fĂ©rence, assumĂ©e Ă  la Pax Romana n’est somme toute pas fortuite. L’ordre impĂ©rial fondĂ© sur la puissance militaire et territoriale de Rome apparait comme la source d’inspiration de l’administration Trump dont les volontĂ©s impĂ©riales se matĂ©rialisent non plus sur une domination territoriale mais sur la maitrise des infrastructures numĂ©riques et industrielles de l’intelligence artificielle. 

C’est ce que le journaliste et essayiste Evgeny Morozov expliquait dans une excellente analyse pour le Monde Diplomatique: les Ă‰tats-Unis abandonnent le mythe du libre marchĂ© pour mettre en place une stratĂ©gie industrielle dirigĂ©e contre la Chine. Sous les administrations Biden puis Trump, l’État a mobilisĂ© le Pentagone, les fonds publics, le capital-risque et les gĂ©ants technologiques afin de contrĂ´ler les chaĂ®nes d’approvisionnement, les minerais critiques, l’énergie et l’intelligence artificielle. Washington conditionne l’accès Ă  ses technologies et Ă  son financement Ă  l’alignement gĂ©opolitique de ses partenaires.

Morozov décrit ainsi l’émergence d’un nouvel impérialisme techno-industriel, mêlant puissance publique, finance privée et domination numérique mondiale.